CLASSROOM V7,5 : CHAPITRE 4

Un double rendez-vous bien tumultueux

—————————————-
Traduction : Zuda
Correction : Nova
———————————————-

La matinée de Noël arriva enfin. Jusqu’à maintenant, ce jour n’avais jamais eu de signification particulière pour moi. Mais, ce jour-là, c’était différent. Pour la première fois de ma vie, j’allais passer le jour de Noël avec un membre du sexe opposé. Je me demandais s’il en était de même pour Satô, après tout on ne savait pas grand-chose l’un sur l’autre. Enfin, peu importe, l’idée de passer une bonne journée suffisait à me satisfaire.

Moi —  D’une certaine façon, j’ai le sentiment d’être face à une énigme.  

Jusqu’à maintenant, je n’avais jamais participé à ce qu’on pouvait appeler un rendez-vous en tête à tête. C’était pourquoi je pouvais dire que je ne saisissais pas tous les enjeux de la chose. En fait c’était justement parce que j’étais totalement ignare en la matière que ce jour portait une signification si particulière. Cependant, que tout ceci allait être un succès ou un échec était encore indéterminé.

Moi —  Advienne que pourra !

Me torturer l’esprit ne servait à rien après tout. Ainsi je quittai ma chambre et descendis au rez-de-chaussée. Si mes souvenirs étaient bons, nous devions nous retrouver pour aller au cinéma. Le film en question sortait ce jour-là ! Malheureusement, la météo n’allait pas être radieuse, et il ne semblait pas que les nuages allaient s’en aller de toute la journée…

Nous avions rendez-vous à 11h30. Mais j’aime être un peu en avance.

1

Arrivé au lieu de rendez-vous, je jetai un coup d’œil à l’heure. Nous étions censés nous retrouver dans 10 minutes. Relevant ma tête alors que je pensais cela, je vis Satô venir vers moi. Est-ce qu’elle me cherchait déjà ?  Car elle regardait de droite à gauche, comme si elle était mal à l’aise. Très rapidement nos regards se croisèrent et les yeux de Satô se plissèrent très joyeusement.

Moi —  Bonjour, Ayanokôji-kun ! 

Elle courut vers moi et réduisit la distance entre nous. Alors qu’elle arriva à moi, une idée vint me frapper.

Moi —  Tu es en avance. 

Satô —  Toi aussi, Ayanokôji-kun. Est-ce que je t’ai fait attendre ? 

Moi —  Non, je viens juste d’arriver. 

Ça avait beau être une grande phrase clichée, c’était pourtant bien la vérité.

Satô — Vraiment ?

Je fus quelque peu dérouté par son soudain rapprochement. Il restait un peu de temps avant l’heure du rendez-vous mais puisqu’on était là tous les deux, autant se mettre en route tout de suite. Cependant, pour une raison que j’ignorais, Satô continuait à regarder tout autour d’elle. Comme elle ne semblait pas me suivre, je l’interrogeai.

Moi —  On y va ? 

Satô —  S-si bien sûr, attend juste une minute. 

Mettant sa main à l’intérieur du sac qu’elle portait, elle commença à chercher quelque chose.

Satô — C’est pas vrai, j’aurais oublié. 

Avec une voix assez forte pour que je puisse l’entendre, elle avait murmuré ça.

Moi —  Tu as oublié quelque chose ? 

Satô —  Ahh, non. Je me demandé juste où j’avais bien pu mettre mon portable. 

Alors que je regardais vers ses pieds qui s’agitaient, je pus voir un paquet long et fin enveloppé dans un papier cadeau, mais comme je sentais qu’il était de mauvais ton de l’observer plus longuement, je détournai mon regard.

Moi —  Si tu veux, je peux t’appeler. 

Satô —  Oui, merci. Tu es vraiment gentil, Ayanokôji-kun. 

Juste aider quelqu’un à chercher son téléphone, surtout en ne faisant que l’appeler, ce n’était pas vraiment quelque chose qu’on pouvait qualifier de « gentil ». N’importe qui aurait pu proposer ça.

Satô —  Si je me souviens bien, ce matin… 

Alors que Satô dit soudainement sa pensée maladroitement, elle se souvint tout à coup d’où il devait se trouver.

Satô —  Ça y est, je l’ai, c’est bon. 

C’était une bonne chose de faite. Je me retournai vers elle et la vit rire joyeusement en me montrant son téléphone en main.

Satô —  Désolée de t’avoir fait attendre comme ça. Maintenant on peut y aller. 

Elle remit son téléphone dans sa poche, mais c’était alors que…

—  Oh bonjour, Ayanokôji-kun. 

A peine allions-nous repartir qu’une voix m’interpella. En me retournant, je vis que cette voix n’était autre que celle d’Hirata Yousuke. Il rayonnait, comme à son habitude. Je répondis à son bonjour d’un signe de la main. Oh et à côté de lui, il y avait bien entendu celle qui était officiellement sa petite-amie, Karuizawa Kei. Il semblait qu’ils étaient tous deux en rendez-vous de Noël. Sachant que leur relation n’était que façade, se montrer en public était sûrement un savant calcul de leur part : du point de vue de la communauté, ne pas les voir ensemble en ce jour aurait été très suspect.

Satô — Oh, bonjour, Karuizawa-san. 

Satô s’était ruée vers Karuizawa.

Karuizawa —  Salut. 

Karuizawa répondit également à Satô avec le sourire avant d’engager la conversation.

Hirata —  Voilà une combinaison plutôt inattendue !

Nous voyant Satô et moi ensemble, il était logique qu’il se dise ça.

Moi —  Et vous, vous êtes en rendez-vous je suppose ?  

Même si c’était juste pour la forme, ça restait une bonne question à poser.

Hirata —  Ouais. J’ai tout fait pour être libre aujourd’hui ! Et heureusement, personne ne m’a rien proposé de spécial non plus. 

Il allait jusque-là pour le bien de sa prétendue bien-aimée Karuizawa. Hirata plaçait toujours les autres avant lui. Son comportement forçait le respect mais, soyons honnêtes, ce n’est pas quelque chose qui  est à la portée de tous.

Moi —  Pas même tes potes ?

Et pas qu’eux, il y avait son club de foot aussi. Il fréquentait beaucoup de monde donc avait beaucoup de potentielles personnes avec qui passer ce jour.

Hirata —  C’était à prévoir. Je traîne avec des gens très compréhensifs !

Il me répondit cela en regardant chaleureusement Karuizawa. C’était donc ça. Hirata et Karuizawa était en quelque sorte le couple qui faisait rêver tout le monde. Il était donc assez logique pour ses amis qu’il passe cette journée avec sa petite amie, donc que personne n’ait pris la peine de l’inviter. C’était en fait la preuve que leur couverture fonctionnait parfaitement.

Mais le revers de la médaille était qu’il allait être difficile pour Hirata de se rapprocher d’une autre fille. Malgré ses atouts, et même si une autre élève l’intéressait, agir allait lui être impossible compte-tenu de la responsabilité qu’il avait prise à l’égard de Karuizawa. Elle  avait certainement senti de suite que son sens du devoir faisait de Hirata la personne idéale à parasiter.

Hirata —  Karuizawa-san est sans langue de bois et s’entend plutôt bien avec les filles de la classe. Mais je ne la savais pas pour autant proche de Satô-san. 

Me murmurant cela, il les observait comme s’il parlait de sa petite sœur ou de sa fille.

Moi —  J’ai comme le souvenir de les avoir vues ensemble quelques fois durant ces vacances pourtant. Ce n’est pas le cas ? 

Hirata —  Si, mais c’était là que ça s’arrêtait pour moi. Je ne pensais pas que ça allait plus loin que ça. 

Moi —  Hmm, je vois. 

Hirata —  Pourquoi, ça ne t’étonne pas, toi ?  

Moi —  Pas plus que ça, non.  

En tout cas, il n’y avait pas d’utilité à interférer outre mesure dans le rendez-vous entre Hirata et Karuizawa. Je regardai mon téléphone, il était déjà 11h40. Le film n’allait pas tarder à commencer, il était temps que Satô et moi nous nous rendions au cinéma. En tout cas, c’était ce que je pensais. Mais Satô et Karuizawa semblaient d’humeur à discuter joyeusement. Et comme elles parlaient plutôt doucement, je ne pouvais entendre le contenu de leur conversation. Je n’avais aucun moyen de savoir si elle était sur le point de se terminer, en tout cas il n’y en avait aucun signe. Alors que je n’avais aucune idée de ce que je devais faire, mes yeux rencontrèrent ceux de Hirata. Juste avec ça, il semblait qu’il ait deviné ce que j’étais en train de penser. Hirata, qui avait conclu que de rester trop longtemps avec nous allait nous gêner, appela Karuizawa.

Hirata —  On va les gêner si on reste encore trop longtemps comme ça, tu ne penses pas ? On devrait y aller !

Il interrompit ainsi la conversation entre les deux, avec son ton si doux habituel. Comme revenant à la réalité, Karuizawa et Satô s’approchèrent de nous.

Karuizawa —  Au fait, tous les deux, vous sortez ensemble ? 

C’était Karuizawa qui avait soudainement mis cette question sur la table. Hm, non, il n’y avait rien d’étrange qu’elle demande.

Satô —  Heeehh, c-c’est pas vraiment comme si on sortait ensemble ! Pas vrai, Ayanokôji-kun ? 

Face au regard paniqué que me lança Satô, je répondis par un petit hochement de tête. Karuizawa  nous lança alors de suite un regard suspicieux clairement affiché.

Karuizawa —  C’est Noël et vous êtes en tête à tête. J’ai toutes les raisons du monde de penser que vous êtes ensemble, pas vrai Hirata ?

Hirata —  En effet. Ce n’est sûrement pas le cas vu que vous le niez tous les deux, mais c’est ce que la plupart des gens vous voyant l’un avec l’autre doivent penser.

Satô —  C’est que, hmm. j’ai juste invité Ayanokôji-kun à sortir pour s’amuser !

Satô, bien timidement, tourna son regard vers moi.

Satô —  A-Ayanokôji-kun, ça te va vraiment ? Je veux dire, de passer Noël avec moi ? 

Moi —  Si ce n’était pas le cas, j’aurais refusé. 

Satô —  Héhéhé. 

Satô se grattait le crâne, semblant quelque peu embarrassée.

Karuizawa —  Heiin !? En tout cas ça a l’air de bien t’aller. Avoue que tu es intéressé par Satô-san, Ayanokôji-kun !

Satô —  A-arrête ça, s’il te plait, Karuizawa-san !! 

Toute rouge, Satô s’éventa le visage avec ses mains. Mais Karuizawa continua comme si de rien était.

Karuizawa —  Eh bien si ce n’est pas le cas, pourquoi ne sortez-vous pas ensemble à partir de maintenant ? Ce serait encore mieux si ça devenait un rendez-vous en amoureux, non ? 

Hirata —  Karuizawa-san, je pense que c’est un peu soudain comme conclusion non ?

Semblant gêné, Hirata arrêta gentiment Karuizawa.

Karuizawa —  Désolée, désolée. J’ai peut-être fourré mon nez un peu trop loin, dans des affaires qui ne me concerne pas. Encore désolé, Satô-san. 

Satô —  Non, c’est vraiment rien. 

Karuizawa —  N’empêche, tout ça me rend un peu curieuse… Et si on transformait tout ça en double rencard ?

Hirata et Moi —  D…Double rencard ? 

Hirata et moi avions eu la même réaction face à cette proposition pour le moins inattendue.

Karuizawa —  Tout à fait. Hirata-kun et moi d’un côté. Ayanokôji-kun et Satô-san de l’autre. On va sortir tous ensemble. Ça ne donne pas envie ? Je trouve que ça ne serait pas une mauvaise idée du tout de faire ça entre nous quatre pour une fois. Ça changerait de d’habitude. 

Si au moins nous avions prévu et organisé ça à l’avance, ça aurait été une autre histoire, mais là… Proposer ça comme ça, subitement, était assez déconcertant. Ça allait complètement changer notre programme, si ce n’était pas l’annuler. Je ne voyais pas comment on pouvait concilier les deux. Au vu de l’expression de Hirata, je pouvais voir qu’il partageait mes mêmes craintes. Mais de l’autre côté, Satô ne montra aucun signe de surprise.

Hirata —  Mais ça risque d’être compliqué. Je suppose qu’ils ont prévu des choses totalement différentes. 

Hirata lui expliqua ceci bien gentiment, mais cela ne sembla avoir aucun impact sur Karuizawa, bien déterminée à mettre son projet en œuvre.

Karuizawa —  Satô-san, avoue que ça te tente. 

Satô —  Pourquoi pas… Ça a l’air marrant !  

Il semblait qu’elles en avaient déjà parlé toutes les deux durant leur petite discussion plus tôt. Peu importe de qui venait l’idée, ça ne changeait pas que c’était plutôt agressif comme requête.

Hirata —  Pourquoi ne pas le faire une prochaine fois ? On va chacun de notre côté aujourd’hui et, un autre jour, on s’organisera et on le fera bien !

Un avis, voire une peur, que je partageais avec Hirata.

Karuizawa —  Mais justement, c’est l’imprévu qui rend tout ça si excitant !! Ne pas savoir ce qui va se passer.

Karuizawa semblait déjà décidée en fait. Contrairement à Hirata et moi qui étions plutôt mal à l’aise face au manque total de préparation d’un planning en amont, Karuizawa semblait au contraire avoir soif d’aventure et d’improvisation. Peut-être était-ce dû au fait que ses rendez-vous avec Hirata était devenus une routine, qu’elle voulait un peu pimenter le tout ? En fait dans un autre contexte j’aurais dit pourquoi pas. Mais il s’agissait de Karuizawa et moi. Je savais tout d’elle, aussi je doutais un peu que le résultat de tout ça allait être si amusant.

D’ailleurs, en y repensant, je trouvais vraiment étrange qu’elle propose un double rendez-vous si spontanément…

Hirata —  Je te rappelle que c’est Noël là. 

Je pouvais voir, dans la façon qu’avait Hirata de me regarder, qu’il trouvait cela tout aussi problématique. Karuizawa, le regardant les yeux dans les yeux, lui demanda alors si c’était oui ou non.

Karuizawa —  Du coup, tu es contre ? 

Hirata — Ça ne me dérange pas personnellement. Mais je ne suis pas sûr que ça soit le cas de Satô-san et Ayanokôji-kun. 

Ne sachant pas quelle était notre opinion, Hirata joua cette carte. Alors que Karuizawa avait implicitement réussi à obtenir l’accord de Hirata, Satô la regardait comme pour lui demander si tout ça n’était n’allait pas un peu trop loin. Je me demandais comment elle, qui était la personne la plus concernée par tout ça, prenait l’idée de remplacer tout ce qu’on avait prévu par un double rendez-vous.

Satô —  C’est vrai que ça fait un peu soudain comme ça, mais j’aimerais bien essayer quand même… 

Vraiment, c’était plus qu’inattendu. Satô avait donc validé l’idée et donné son consentement. Peut-être qu’elle ne pouvait tout simplement rien refuser à Karuizawa, la meneuse des filles de la classe D ? C’était en tout cas ce que j’avais envisagé au départ mais il semblait y avoir autre chose.

Satô —  Et toi, qu’est-ce que tu en penses, Ayanokôji-kun ? 

De Hirata à Karuizawa, de Karuizawa à Satô et maintenant de Satô à moi. Voilà comment le bâton du relais m’était arrivé entre les mains. Je ne pouvais pas discrètement le laisser tomber. Je devais le prendre avec précaution et l’accepter.

Moi —  C’est vrai que… 

Mieux valait ne pas répondre trop dans la hâte et réfléchir.

J’avais déjà énormément de difficultés pour sortir avec une fille, alors un double rendez-vous… Ce n’était peut-être pas grand-chose, mais pour une personne aussi peu expérimentée que moi, ça paraissait un évènement bien trop gros pour que j’en prenne la responsabilité. Cependant, devoir simplement dire que je n’étais pas partant était peut-être un défi encore plus compliqué à mener pour moi : faire front face à plusieurs personnes sur la même longueur d’onde est fatiguant. D’autant plus quand la principale intéressée avait donné son accord, refuser aurait été illogique de ma part.

Il ne me restait qu’à jouer la carte du « c’est super l’imprévu !! » que Karuizawa avait sortie. Mais il restait un problème : nous étions censés aller voir un film. Et avec cette histoire de double rendez-vous, ça n’allait plus être possible, c’était évident. Même en se pressant pour aller réserver des places, il n’y avait aucune chance que nous y arrivions à temps. Ou peut-être que c’était le genre de choses « excitantes » dont elle parlait.

J’avais un peu l’impression qu’on avait dérivé de l’intention de départ d’une sortie en tête à tête. Mais, d’un autre côté, cette idée ne tombait pas si mal. Seul avec Satô, j’aurai eu à faire l’effort d’animer la conversation et, vu mes capacités en la matière, les moments de blanc gênants auraient été nombreux. Avec Hirata et Karuizawa, il n’y avait aucun risque !  De plus, bien que Haruka m’avait dit qu’elle allait se balader avec Airi dans la direction opposée, histoire d’être sûre que nous ne nous rencontrerions pas par hasard, il y avait le reste des élèves et les rumeurs pouvaient aller vite dans notre petit monde fermé. Ainsi, former un petit groupe allait être bien plus simple pour le regard des autres. De toute façon je ne pouvais pas vraiment refuser, alors autant voir le verre à moitié plein.

Moi —  Si ça vous va tous les trois, allons-y !  

Ne voulant pas attendre plus longtemps, alors que je répondais par ce qu’on pouvait résumer par un « oui », Karuizawa reprit tout de suite les devants.

Karuizawa —  Du coup, c’est décidé. Au fait, vous aviez l’intention d’aller où tous les deux ? 

Elle était vraiment décidée à faire avancer tout ça rapidement. Cela ne sembla pas du tout déstabiliser Satô, au contraire elle sembla s’être plus ou moins détendue. Se pouvait-il que Satô était aussi nerveuse à l’idée de ce tête à tête ? Peut-être que cet évènement inattendu tombait vraiment bien alors, finalement.

Satô —  Hmm, tu vois, Ayanokôji-kun et moi, on comptait commencer par aller voir un film qui ne va d’ailleurs pas tarder à commencer. 

Satô leur montra alors tout le planning de notre rendez-vous via son téléphone.

Karuizawa —  Oh, mais c’est le film qui sort aujourd’hui ? Mais on va le voir aussi justement ! Woah c’est fou, à la même heure en plus !! On a vraiment du bol, on échangera pas nos tickets en plus !

Face à cette coïncidence bien fortuite, les deux semblèrent vraiment très excitées.

Cependant, on pouvait sentir sur le visage de Satô une légère tension, comme si elle se sentait un peu mal à l’aise.

Satô —  C’est une drôle de coïncidence… Pas vrai, Ayanokôji-kun ? 

Moi —  Oui, c’est vrai ! 

D’aller voir le même film et surtout au même moment, c’était assez surprenant. En tout cas Hirata avait l’air aussi étonné que moi. Même si c’était sa première sortie en salle, ça restait une chance assez improbable.

Moi —  On a beau aller voir le même film, comment on va faire pour les places ? On sera certainement pas à côté, est-ce qu’il faudrait qu’on change ? 

Je leur demandai ça pour voir où nos sièges étaient situées les uns par rapport aux autres. Voyons si les coïncidences allaient s’accumuler ou non. Karuizawa vérifia sur son téléphone pour confirmer.

Satô —  Alors, Karuizawa-san ? 

Satô jeta un coup d’œil sur le téléphone de Karuizawa, ne pouvant plus attendre.

Karuizawa —  On est assez loin huh. Bon, j’imagine qu’il ne fallait pas non plus trop espérer…

Karuizawa montra à Hirata nos places. Nous étions situés totalement à l’opposée. Ainsi les coïncidences semblèrent s’arrêter ici.

Satô —  Tant pis. Allons-y et on verra bien comment on se débrouillera là-bas, Ayanokôji-kun ! 

Satô semblait assez nerveuse lorsque nous nous sommes retrouvés, mais après être tombée sur Karuizawa et Hirata, elle sembla retrouver son tempérament habituel. Elle se rapprocha de moi tandis que nous commencions à marcher.

Moi —  Trop proche… 

Je murmurai cela sans même m’en rendre compte, suffisamment doucement, si bien que personne ne l’entendit.

Cette sortie étant devenue un double rencard, nous nous dirigeâmes tous les quatre vers le cinéma, en une rangée de quatre avec moi à gauche, Satô à côté de moi, puis Karuizawa à sa droite et Hirata de l’autre côté.

Après nous avoir dévisagés tous les deux attentivement pendant que nous marchions, Karuizawa nous souffla cela.

Satô —  Héhéhé. C’est un peu embarrassant. Tu trouves pas, Ayanokôji-kun? C’est vrai que comme ça, on a l’air d’être un couple. 

Moi —  …Sans doute, oui. 

En effet, je ne pouvais pas nier que cette situation pouvait faire penser à ça. Du moment qu’on nous voyait sortir tous les deux, le jour de Noël, c’était évident que c’était ce qui allait transparaître aux autres.

Karuizawa —  Mais sérieusement, vous deux, vous ne sortez vraiment pas encore ensemble ? J’suis sûre qu’il s’est déjà passé des trucs entre vous~. 

Satô —  N-N-Non. Pas du tout. On a pas encore ce genre de relation ! 

Karuizawa —  Heeh ? Sérieusement ? Si vous cachez quelque chose tous les deux, autant le dire tout de suite, car ça saute un peu aux yeux. 

Elle n’était pas en train de demander ça par curiosité, Karuizawa se payait clairement notre tête. Malgré ça, je ne pouvais voir aucun signe chez Satô qu’elle détestait cela ou qu’elle était gênée. Au contraire, elle avait l’air heureuse de se faire ainsi taquiner. C’était pour le moins étrange ou plutôt totalement incompréhensible, en tout cas, je n’en trouvais pas l’explication au début.

Puis, en me mettant un peu à sa place, j’entrevis un début d’explication. Imaginons que j’étais en balade avec une fille très mignonne de ce lycée et qu’on m’arrêtait pour me demander si on était ensemble, je crois que ça aurait nourrit mon égo. En effet, il est gratifiant pour un homme d’être en compagnie d’une jolie femme, encore plus si on a l’air d’être en couple avec. Mais je n’avais pas l’impression que c’était vraiment ça dans le cas de Satô.

Karuizawa —  En parlant de ça, Satô-san, tu n’as pas de petit-ami en ce moment, non ? 

Satô —  E-en effet. 

Karuizawa n’arrêta pas les piques et continua sans aucune gêne à métaphoriquement enfoncer son doigt dans la joue de Satô. Alors que je les écoutais d’une oreille, j’étais en train de réfléchir à comment j’allais pouvoir sortir indemne de cet inattendu double rencard. Et pendant un bon petit moment, je ne fis que répondre aux questions que me posa Karuizawa…

Karuizawa —  On va rester un peu tous les deux, alors faites de même et ne vous souciez pas de nous, ok ? 

Finalement, Karuizawa retourna vers Hirata après nous avoir dit cela. Ainsi, après avoir eu son compte, elle s’en allait comme elle était arrivée. Le but de Karuizawa derrière était assez clair, mais il restait pas mal de points que je n’arrivais pas tout à fait à comprendre.

Mais, plus important, nous avions beau former un groupe, nous étions revenus à un stade où il fallait que nous remplissions la conversation entre nous deux, de nous-mêmes… Je ne comprenais pas vraiment cette règle tacite qui nous obligeait à faire cela, mais ça ne me dérangeait pas plus que ça de devoir la suivre.

Seulement, ça signifiait que les problèmes arrivaient maintenant. Je ne savais pas vraiment de quoi parler avec Satô, et quelles étaient les choses correctes à aborder dans ces cas-là. Déjà, même en tant que camarade de classe, je ne savais presque rien sur Satô. Durant ce temps presque inexistant que j’avais eu pour me préparer, j’avais fait le nécessaire pour récolter des informations sur elles, mais je n’avais rien reçu de vraiment pertinent. Depuis l’incident sur le toit de l’école, jusqu’aux vacances d’hiver, je n’avais pas eu la moindre opportunité pour être en contact avec Satô, également. Si j’avais eu plus de temps, j’aurais sans doute pu agir pour améliorer un peu la situation. Cependant, Satô aussi devait être dans cette même inconfortable situation. Elle aussi devait se sentir nerveuse. Bien sûr, la veille, j’avais listé un tas de question passe-partout du style « qu’est-ce que tu aimes manger ? »,  « qu’est-ce qui te passionne ? »… Mais en pratique ce ne sont pas des questions qui se posent comme ça sans contexte, ça manque énormément de naturel, ou alors on assume de réciter par cœur le dernier tuto qu’on a lu !

Alors que j’étais en train de chercher comment lancer un sujet, peut-être avait-elle réalisé le silence qui s’installait. Dans tous les cas, Karuizawa jeta un coup d’œil vers moi pendant ce temps. Et nos regards finirent par se rencontrer pendant quelques secondes.

Satô —  Tu es plutôt silencieux. Tu aimes bien te la jouer mec calme, c’est ça ? 

Moi — C’est pas comme si je jouais un rôle ou un truc comme ça. C’est juste que je ne suis pas bien habitué à ça. Ces gens qui trouvent toujours quoi dire me fascinent.

Et notre bref échange se conclut sur ces mots, nous laissant communiquer uniquement avec nos regards. Vraiment, qu’est-ce que Karuizawa aurait pu trouver à dire à présent. Voilà ce que j’étais en train de me demander, après un long moment sans dire un mot…

Karuizawa —  Satô-san, ça ne serait pas juste que Ayanokôji-kun ne sait pas vraiment de quoi parler ? 

Comme pour briser ce silence, Karuizawa tira cette flèche que nous devions saisir en vol. C’était comme si elle avait répondu à mon appel, sans que je ne le lui demande. En tout cas, cela permit à Satô de se relâcher un peu, tandis qu’elle essaya de lancer une conversation.

Satô —  Hey, Ayanokôji-kun, est-ce que tu aimes les idoles ? 

Il semblait que Satô, elle aussi, avait fait des petites recherches de questions comme moi. Elle me lançait la une balle en cloche vraiment très simple à intercepter.

Moi —  Les idoles, honnêtement, je n’en connais pas trop… il n’y en a pas vraiment que j’aime ou que je déteste. Toi, tu en aimes, Satô ? 

Satô —  J’en aime pas mal. Il y a bien sûr les idoles de mon enfance, mais les groupes d’idoles féminines du moment m’intéresse aussi… Il y en a une cinquantaine, t’en as forcément entendu parler de quelques-uns !!

Moi —  Ouais, je les vois à la télé tous les jours. Par exemple ce groupe-là, avec leur chanson bien entrainante et leur danse énergique, c’est ça ? 

Satô —  Oui, je les adore !! Elles ont fait vraiment pas mal de bonnes chansons, faut dire. 

Moi —  Hmm…

J’étais acculé par Satô, qui me regardait avec impatience, épiant la moindre de mes réactions.

Satô —  Je te recommande d’écouter leur premier album, il est vraiment génial. Si tu veux, la prochaine fois je pourrais te l’apporter. 

Moi —  Ouais, merci !

Juste après avoir formulé cette réponse, je me rendis compte de l’énorme erreur que j’avais commise. À ce stade de la conversation où l’on cherchait surtout à pouvoir installer une certaine dynamique, répondre aussi brièvement avait toutes les chances de la briser, et comme il fallait s’y attendre, notre discussion s’épuisa d’elle-même, sans crier gare. C’était comme si elle m’avait envoyé une balle, que je lui avais alors simplement répondu par un merci, et que j’avais mis la balle dans la poche. Dans ce genre de situation, il fallait tout bonnement la renvoyer, mais ça ne m’étais paru évident qu’après coup.

Satô —  Sinon, tu écoutes quoi comme musique, toi, d’habitude ? 

À nouveau, que ce soit ou non parce qu’elle avait vu mon désarroi, Satô m’envoya une nouvelle balle. Maintenant que je commençais à reconnaître ce que représentait une balle en réalité, je tâchai de bien le lui retourner cette fois. Déjà, qu’est-ce que j’écoutais comme musique d’habitude, huh ? C’était un sujet simple et passe-partout, qui ne mettait personne dans l’embarras. Ou du moins, c’était ce que je pensais. Mais voilà, le nom de la musique qui venait en tête resta coincé dans ma gorge sans que je ne puisse le faire sortir.

Si je lui disais mes véritables centres d’intérêt, qu’est-ce qui se passerait ? En répondant du Mozart et Beethoven, je me disqualifiais d’office. Et répondre par un « j’aime écouter le son de la pluie », ou « le chant des oiseaux » était sans doute pire. En somme, prendre en compte mes goûts pour répondre à cette question était encore une bévue à ne pas commettre. La réponse qu’elle attendait était certainement un chanteur connu ou un groupe d’idole récent, en gros quelque chose de bien plus contemporain. Je me devais de répondre à cette attente.

Moi —  …Cette année, il y a eu ce film très populaire, je me souviens plus de son nom. C’était un anime, tu vois de quoi je parle ? 

Satô —  Ahh oui, oui. C’était une histoire d’amour, c’est ça ? Ce film est génial, il m’a trop ému !

Moi —  Le groupe qui a fait le thème qu’on entend à la fin, je ne sais pas son nom, mais en tout cas j’écoute des musiques de ce genre en ce moment. 

Je ne me rappelais pas vraiment du nom du groupe, ni des chansons, mais je l’avais vraiment entendu plusieurs fois. J’utilisai donc ces faits pour poursuivre notre conversation.

Satô —  Ahh—! Je vois bien qui c’est oui ! Même très très bien ! Je l’aime vraiment énormément moi aussi ! 

Il sembla que, cette fois-ci, j’avais réussi à lui renvoyer la balle. Satô semblait la réceptionner en la brandissant vers le ciel comme pour célébrer une victoire triomphante. Le problème, c’était juste que si on allait plus loin dans ce sujet, toutes les rustines que j’avais bricolées à la hâte allaient finir par se voir. Il fallait que je trouve un moyen de remédier à ça.

Moi —  Tu t’y connais vraiment on dirait.

Satô —  Tu trouves ? Tout le monde connaît !

Il semblait que les créatures qu’on désigne sous le terme de « femme », lorsqu’il s’agissait de ce genre de chose, étaient bien plus savantes que je ne m’y attendais. J’avais lu que la distribution des rôles entre hommes et femmes depuis l’âge de pierre avait encore des influences fortement imprégnées en nous, même à l’heure de notre ère moderne et ça devait être un des nombreux exemples illustrant cela. Les filles semblaient avoir aiguisés leur compétence sociale, notamment la communication.

Satô —  Tu ne fais partie d’aucun club en ce moment, non ? Est-ce qu’au collège tu faisais partie d’une équipe d’athlétisme ? 

Le sujet de conversation bascula autour des clubs. Pourquoi ce changement, c’était plutôt facile à comprendre. Selon toute vraisemblance, cela provenait de ce que j’avais fait durant le relais du festival sportif.

Moi —  Non, je n’ai jamais fait partie d’aucun club. 

Satô —  Vraiment ? Mais ça ne fait rendre le fait que tu puisses être aussi rapide qu’encore plus impressionnant. Je veux dire, tu étais même plus rapide que le président du conseil des élèves ! 

Alors que je lui avais dit que je faisais partie du club de ceux qui rentraient directement chez eux après les cours, pour une raison qui m’échappait, Satô était encore plus excitée comme si elle était particulièrement fière. Peut-être était-ce parce que la joie qu’exprimait Satô était un peu suspecte, en tout cas Karuizawa jeta un regard vers nous et nous coupa dans notre conversation par cette phrase.

Karuizawa — C’était pas tout simplement le président qui était plutôt lent ? C’est pour ça qu’en comparaison, on a l’impression qu’il a été super rapide !

Satô — Je pense vraiment pas que ce soit ça, Karuizawa-san. Les deux couraient vraiment vachement vite. 

Karuizawa —  Hmm, je trouve ça pas vraiment plausible. Ayanokôji-kun, c’est pas pour te vexer, mais tu as l’air plutôt du type chétif. Si je me trouvais dans une situation où je devais chercher quelqu’un pour me défendre, tu serais certainement mon dernier choix. Et puis, t’as vraiment l’air de quelqu’un de très froid. Je serais pas étonnée du tout que même dans le cas où il serait la seule personne à savoir qu’une amie est tombée malade, qu’il ne daigne même pas lui rendre visite. 

Ramenant quelque chose de totalement hors sujet, je pus sentir le sarcasme derrière les propos de Karuizawa. Et je compris alors la cause sous-jacente à cette attaque planifiée pour aujourd’hui. Karuizawa, qui avait été trempé jusqu’aux os de manière répétée sur le toit de l’école à cause de Ryuuen, et qui était certainement tombée malade à cause de ça, semblait avoir gardé une rancœur contre moi pour n’avoir montré aucun signe d’inquiétude. Est-ce qu’elle avait alors proposé toute cette histoire de double rendez-vous pour pouvoir saboter mes plans et se venger ?

Satô —  Je ne le perçois pas du tout comme ça. Au contraire, j’ai l’impression qu’Ayanokôji-kun, tu es vraiment quelqu’un de tendre à ta façon. 

Karuizawa —  Ehh—? Sérieusement—? —.

Hirata —  C’est ce que je pense aussi. 

Karuizawa —  Uwa, vous me faîtes passer pour la méchante là !

Bien qu’elle prit un ton mécontenté, Karuizawa continua à se poser au centre de toutes les conversations de manière très suspecte. Je pouvais clairement voir qu’elle tendait des perches à Satô tout en en profitant pour me mettre dans l’embarras discrètement. Et ainsi, je compris que son but était de nous pousser Satô et moi à se mettre en couple.

Satô —  U-Umm, tu vois ? Umm, est-ce… 

Avant que je n’aie pu le réaliser, Satô avait perdu son sourire. Je me disais qu’elle était de nouveau mal à l’aise à cause de mon manque d’intervention dans les discussions, mais en fait non… C’était plus comme si elle avait essayé de me dire quelque chose depuis le départ, mais n’avait pas réussi à trouver les mots.  Restant silencieuse pendant un moment, j’observais l’attitude de Satô, mais toujours aucun mot ne sortit d’elle.

Satô —  Umm, hé. Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais me demander ? 

En me demandant cela, c’était comme si elle me tendait les rênes de la conversation. C’est vrai, maintenant que j’y pensais, depuis tout à l’heure, tous les sujets de conversation tournaient autour de moi. Il fallait sans doute que je les fasse tourner autour de Satô, maintenant.

Moi —  En entrant dans ce lycée, on a accepté d’être coupé de tout contact extérieur pendant au moins trois ans. Parfois ça ne te pèse pas ? 

Alors que je me hasardai à lui poser une question assez inhabituelle tel que celle-ci, Satô commença à y réfléchir avec sérieux.

Satô —  C’est vrai… Je me disais justement que c’était vraiment dur… 

Après réflexion, il semblait que Satô avait réalisé le poids qui pesait sur elle.

Satô —  Tu vois, pendant le collège, j’ai adopté un chat. Maintenant que j’y pense, c’est ma mère qui doit s’en occuper pour moi maintenant. Je suis sûre qu’elle s’en occupe bien, mais de ne pas pouvoir voir mon chat, ni le voir grandir, c’est vraiment la chose la plus dure que j’ai dû vivre de toute ma vie… 

Se voir séparé de leur famille, c’était sans doute ce qu’aurait répondu la plupart des gens. Ne pas pouvoir être aux côtés de son animal de compagnie qu’on aime tant, ça devait être du même ordre qu’un parent ne pouvant voir son enfant.

Moi —  Trois ans sans pouvoir le voir, c’est vrai que ça doit être dur. 

Satô —  Est-ce que toi aussi, Ayanokôji-kun, tu as un animal de compagnie ou quelque chose comme ça ? 

Moi —  Ahh, j’ai voulu un jour adopter un chien, en tout cas, il m’intéressait beaucoup. Mais mes parents me l’ont interdit, alors… 

Il était vrai que j’étais intéressé par les chiens, alors je lui répondis simplement ainsi.

Satô —  Je vois. En parlant de chien, l’autre jour, j’ai vu un petit chiot dans le campus. 

Karuizawa —  Ehh, sérieusement ? 

Karuizawa, qui avait pourtant clairement dit tout à l’heure qu’elle et Hirata allaient passer un petit moment rien que tous les deux et que nous n’avions pas besoin de nous préoccuper d’eux, était revenue une fois encore rejoindre notre conversation. Et il semblait qu’elle la suivait parfaitement.

Satô —  Oui, et le plus incroyable c’est qu’il appartient à quelqu’un d’ici. En tout cas, il était vraiment trop mignon~. 

Hirata —  Vu qu’il est interdit aux élèves d’avoir un animal de compagnie, il appartient sûrement à l’un des employés travaillant ici. Peut-être même à un professeur. 

Vu qu’il était peu probable qu’un chien de l’extérieur puisse arriver jusqu’ici, Hirata avait sans doute raison.

Karuizawa —  Avoir un animal de compagnie, c’est le top. J’aimerai trop qu’on puisse en garder un dans le dortoir. 

Satô —  Je suis d’accord. Ce serait génial si on pouvait avoir une animalerie ici. 

Karuizawa —  Déjà, pourquoi on ne peut pas en avoir ? 

Satô —  Ouais, c’est vrai ça… Vu la quantité de services disponibles ici, pourquoi rien en rapport avec les animaux ?

Les deux filles étaient prises dans leur excitation à parler d’animal de compagnie et nous laissant nous, garçons, derrière.

En effet, on disait que les animaux étaient une sorte de remède pour tous les maux. Mais en garder un dans le dortoir allait poser plus de problème que de bienfaits. Donner aux élèves la possibilité d’adopter un animal de compagnie allait transformer le dortoir en animalerie, sans compter qu’il aurait été bien difficile de s’en occuper en les laissant plus d’une demi-journée seuls quotidiennement. Et je ne parle même pas des problèmes d’hygiène dans les locaux. M’enfin, des raisons logiques comme celles-ci n’allaient pas leur venir à l’esprit : mignon ou pas mignon était tout ce qui comptait pour elles !

Moi —  Oula, voilà une pensée qu’il vaut mieux que je taise… 

C’était en effet une pensée terriblement malvenue dans cette situation. Même moi, aussi maladroit que j’étais, j’en avais conscience. La vérité importait peu : dire « ils ont raison d’interdire ça », allait juste gâcher la discussion en cours.

Hirata —  J’aimerais bien avoir un lapin. Ils sont plutôt simples à élever, et aussi très affectueux. 

Rejoignant le flot de la conversation menée par les filles, Hirata sembla donner son honnête opinion. Les filles acquiescèrent en souriant. Pas étonnant qu’un type comme lui, capable de rentrer dans des conversations comme ça, soit populaire. Avant même que je ne puisse commencer à réfléchir à une façon de m’y immiscer moi aussi, ils avaient déjà fini de faire le tour du sujet des animaux, et il était déjà temps de trouver un autre sujet sur lequel discuter. Alors que je me demandai quoi dire ou quoi faire, mon regard croisa celui de Satô.

Satô —  H-Hé Ayanokôji-kun. Hum, tu vois… 

Satô qui avait pendant un moment retrouver son tempérament souriant et joyeux, retomba tout à coup dans le même état que tout à l’heure, avec les mots qui restaient coincés en bouche. Il semblait qu’il y avait quelque chose que Satô voulait vraiment me demander, mais sa nervosité l’en empêchait. Était-ce l’effet de se retrouver face à un membre du sexe opposé, ou bien était-ce sa nature ? C’était dur à dire. Cependant, elle sembla vraiment résolue à passer outre son blocage et cracher ses mots malgré tout… mais ses lèvres remuèrent sans que rien n’en sort. C’était sans doute d’un niveau supérieur à ce qu’elle m’avait demandé plus tôt.

Karuizawa —  C’est quoi ton type de fille, au fait, Ayanokôji-kun ? 

Avant que Satô n’ait pu réussir à sortir quoi que ce soit, Karuizawa pris le relais.

Satô —  J-j’aimerais bien savoir ça, aussi ! 

Satô secoua vivement la tête, comme si elle se trouvait dans un véhicule en marche. Elle ne se plaignit nullement d’avoir été interrompue. Je me demandais si, à tout hasard, c’était la question qu’elle voulait me poser. Avec ça, je commençais à me demander ce double rendez-vous n’était pas une simple coïncidence ? Je l’avais vaguement senti depuis le départ et de plus en plus d’éléments allaient en ce sens. Enfin, cela importait peu pour l’instant… Je me devais tout d’abord de répondre à cette question. Mon type de fille, huh ?

Moi — Ce n’est pas une question facile… 

Satô, me regardait avec des yeux scintillants et Karuizawa me fixait droit dans les yeux. Même Hirata avait le regard tourné vers moi. Il semblait au final plutôt amusé de cette situation.

Moi —  Une du genre énergique et pleine d’entrain, je suppose ? 

C’était sans doute le genre qui pouvait le plus m’apporter vu qu’elle serait mon opposée. Mais après coup, cela semblait très bizarre sortant de ma bouche. Enfin, de toute façon pas mal de filles pouvaient se retrouver dans cette description, c’était assez générique comme réponse. Toutefois, ça n’aura pas eu l’effet escompté.

Karuizawa —  Surprenant. Je ne pensais pas du tout que ce serait ton type de fille !

Satô et Karuizawa ne se reconnaissaient pas là-dedans ? Pourtant, j’étais sûr que ça permettait d’exclure les filles comme Horikita. Cependant, il y avait Kushida et Ichinose qu’on pouvait classer dans cette catégorie.

Karuizawa — Est-ce que d’après toi il n’y a que deux types de filles, les super sociables ou les calmes et posées ? 

Zut, voilà une déduction bien perspicace de la part de Karuizawa.

Satô —  C’est vrai ? 

Moi —  Non pas du tout. Vu que je suis plutôt du genre discret, je me dis juste que ce serait bien d’avoir quelqu’un comme ça pour moi. C’est pas juste parce que je distingue pas d’autres genres, mais parce que c’est celles qui je pense me compléterait le plus. Je ne sais pas si j’ai utilisé les bons mots et si j’ai été bien clair, mais voilà l’idée. 

J’avais rajouté ces derniers mots parce que j’avais l’impression de ne pas avoir correctement transmis ce que je voulais faire comprendre à Satô et aux autres.

Karuizawa —  Dans ce cas, qu’est-ce qu’il y a entre toi et Horikita-san ? 

À nouveau, Karuizawa intervint pour me poser une question totalement hors sujet. Car bon, concrètement, ça sortait un peu de nulle part non ? C’était du moins ce que je pensais mais je vis que l’expression de Satô avait totalement changé.

Alors c’était sûrement une question qu’aurait voulu poser Satô, ce qu’elle n’avait pas pu faire vu ses difficultés. Il n’y avait aucun doute car peu de gens dans la classe pouvaient vraiment comprendre la relation entre Horikita et moi, et Karuizawa en faisait partie. Alors il n’y avait strictement aucune raison pour qu’elle pose une question pareille, si ce n’était pour dépanner Satô. Si cette dernière était vraiment sérieuse avec moi, elle s’était sûrement confiée à Karuizawa. Et de là, ce double rendez-vous prenait tout son sens… Autrement dit, Satô avait expressément demandé à Karuizawa d’être là pour la soutenir.

Mais je sentais aussi que Karuizawa en avait un peu fait une affaire personnelle, je ne savais pas pourquoi. Je ne pouvais pas dire qui avait eu l’idée de ce double rendez-vous mais, une chose était sûre, celle qui avait peaufiné la plupart des détails était Karuizawa.

Moi —  Il n’y a vraiment rien entre Horikita et moi. La preuve tu vois bien qu’on est chacun de notre côté pour Noël, là.

Il était indubitable que Horikita n’était pas dans les parages, personne ne pouvait le nier. J’espérais que cet argument allait suffir à les convaincre.

Karuizawa —  Mais ça ne prouve pas qu’il n’y a vraiment rien entre vous deux non ?

Ça aurait dû être suffisant, mais Karuizawa fit tout capoter en remettant une couche.

Satô —  Peut-être que Horikita-san te plaît beaucoup mais que tu n’as pas encore eu le courage de te déclarer… Vu comment elle est, ce n’est pas impossible pas vrai ?

Moi —  Tu n’as pas tort.

Si l’on considérait cette hypothèse sérieusement, elle était tout à fait crédible de leur point de vue.

Satô —  T-tu vois ? Est-ce que je t’ai ennuyé en te demandant de sortir avec moi, aujourd’hui ? 

Satô avait le regard anxieux, alors qu’elle me posait cette question en me fixant droit dans les yeux.

Moi —  Je te l’ai déjà dit tout à l’heure, mais si je trouvais ça vraiment ennuyeux, je l’aurais dit ou j’aurai juste refusé. 

Satô —  Je vois. Ah, je me sens vraiment soulagée, tout d’un coup…! 

Karuizawa —  Mais il reste encore cette possibilité ? Celle où quand la fille qu’ils aiment les rejette, ces garçons se jettent sur une roue de secours pour sauver les apparences.

Karuizawa m’avait encore une fois attaqué vilement. Me pensait-elle vraiment capable de pouvoir réaliser une chose aussi habile ? Je voulais lui demander ça mais il suffisait qu’elle réponde par l’affirmative pour m’enfoncer encore plus. Elle allait vraiment loin pour le bien de Satô.  J’étais dans une situation délicate, comme si je devais remonter le cours du Nil à la nage avec un crocodile me pourchassant derrière moi.

Moi —  Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un capable de faire quelque chose d’aussi compliqué ?

Karuizawa —  Bien entendu.

Moi —  Hé…

J’avais tenté quand même, perdu ! Je voulais vraiment remonter ce fleuve mais je me suis pris le crocodile en pleine face.

Karuizawa —  Celle que tu aimes vraiment, c’est Horikita-san, mais tu gardes Satô-san avec toi comme assurance au cas où, et te contente de « jouer avec elle ». C’est un scénario assez plausible, non ? 

Là, elle n’était plus en train de soutenir Satô. Karuizawa semblait plutôt chercher à me couler. Se pouvait-il qu’elle ne cherchait pas à me mettre avec Satô, mais plutôt à essayer de montrer à Satô que je n’étais pas quelqu’un de bien ?

Satô —  Je ne pense pas du tout qu’Ayanokôji-kun serait le genre de personne à faire ça. 

Devant cette attaque frontale non déguisée de Karuizawa, Satô objecta ainsi tout simplement.

Satô —  Pas vrai, Ayanokôji-kun ? 

Moi —  J’en aurais même pas les capacités, faut dire. 

J’avais ainsi réussi à m’échapper à la charge de Karuizawa. En comptant bien, c’était là sa troisième attaque.

Karuizawa —  Mais tu sais, Ayanokôji-kun s’entend aussi très bien avec Kushida-san. Ils discutent parfois ensemble, rien que tous les deux. 

Satô —  C-c’est vrai ? 

Je ne l’avais pas vu venir encore une fois. Satô fit un retour complet en arrière, tellement prise d’anxiété qu’elle en sursauta en entendant cela.

Moi —  Kushida s’entend bien avec tout le monde, donc bon… 

Ce n’était pas juste un crocodile en train d’essayer de me faire plonger… Là, il s’amusait carrément à me faire jongler dans les airs.

Karuizawa —  Mais c’est aussi pour ça que presque tous les garçons ont envie de sortir avec elle. 

Moi —  Tu crois que c’est le cas ? Hirata ? 

Pour échapper à ce crocodile enragé, je n’avais d’autre solution que de faire appel à Hirata. S’il arrivait à comprendre que j’étais dans le mal alors, le connaissant, il allait sans doute faire quelque chose pour me tirer de ce mauvais pas.

Hirata —  C’est vrai que Kushida-san est très populaire, mais je ne pense pas que tout le monde ait des sentiments pour elle pour autant. Et en ce qui concerne Ayanokôji-kun, je ne pense pas non plus qu’il éprouve des sentiments spéciaux pour qui que ce soit, voilà en tout cas comment je le vois. 

Tout juste Hirata. Ta réponse correspondait 100 % à celle que j’espérais. En plus de clarifier tout quiproquo dans ma relation avec Kushida, ça prévenait tout autre quiproquo du genre dans le même temps.

Karuizawa —  Si c’est Yousuke-kun qui le dit, alors ça doit être vrai. 

Bien que mécontente, Karuizawa fut forcée de s’en arrêter là. Les paroles d’Hirata cachaient une force mystérieuse qu’on ne pouvait pas simplement ignorer. Et pour ce qui était de Satô, l’effet était encore plus fort sur elle.

Bien joué, Hirata. Tu es exceptionnel…  Hirata president !!!

—  Hey, vous quatre, là-bas. Vous avez un peu de temps devant vous ? 

Alors que nous nous rapprochions du cinéma, une voix nous appela par derrière. Nous nous retournâmes alors pour voir qui cela pouvait être.

—  Tu t’appelles Ayanokôji, c’est ça ? 

Moi —  Oui, tout à fait. 

Et lui, qui pouvait-il bien être ? Je n’eus pas besoin de lui demander. Cette étincelle dans ses yeux et cette aura de fraîcheur qu’il dégageait, je l’avais reconnu aussitôt.

Il n’y avait pas un élève de ce lycée qui n’était pas au courant de son existence. L’élève de 1èreA, Nagumo Miyabi. Et, à côté de lui, se trouvaient quelques garçons et filles qui l’accompagnaient, probablement ses amis. Certains d’entre eux faisaient partie du conseil des élèves. Il y avait les secrétaires Mizowaki et Tonokawa, le vice-président Kiriyama était là lui aussi et d’autres filles du Conseil des élèves également, dont notamment la seule en seconde, j’ai nommé Ichinose Honami de la 2nd B !

Elle ne vint pas imprudemment s’avancer parmi ceux occupant la rangée de devant et, lorsque nos regards se croisèrent brièvement, elle fit un sourire pour seule réponse. Les autres membres du Conseil des élèves ne prêtèrent aucune attention à mon égard et poursuivirent leur conversation. Néanmoins, rien que par leur présence, l’atmosphère se fit sentir plus lourde.

—  Vous êtes des secondes c’est ça ? Des connaissances de Miyabi ?

Une fille parmi eux s’intéressa cependant à nous. C’était la senpai dont j’avais retrouvé le collier, il y avait un moment déjà. Mais elle ne m’avait certainement pas reconnu.

Nagumo —  Je ne lui ai jamais parlé avant ça. Mais tu dois t’en souvenir, non ? C’est l’élève qui a tenu tête à Horikita-senpai pendant le relais, lors du festival sportif. 

—  Ahh !! C’est vrai que je me disais que je l’avais vu quelque part… donc c’était à ce moment-là. 

Nagumo —  On peut avoir une petite discussion ? Tu as un peu de temps libre, non ? 

Je finis par être interpellé par Nagumo de la sorte. Il était évident pour tous ceux présents ici que Nagumo voulait me parler, chose dont je me serais bien passée. Cependant, ce n’était pas juste un senpai, mais aussi et surtout le nouveau président du Conseil des élèves. Refuser l’invitation d’une telle personne était donc hors de question. Et je n’étais pas le seul à être ennuyé par cet incident inattendu, Satô et Karuizawa semblaient également bien contrariées. C’était en voyant la réaction de ces deux-là que Hirata se décida d’intervenir. Parmi nous tous, c’était sans doute lui le plus à même de tenir tête à Nagumo en face à face. Mais même lui ne pouvait pas simplement décliner en disant que nous n’avions pas de temps pour ça… Je me demandais alors comment il allait s’y prendre pour nous tirer de cette situation.

Hirata —  Bonjour, Nagumo-senpai. 

Nagumo —  Yo, Hirata. Comment va l’équipe de foot ? 

Nagumo, avant d’assumer la responsabilité de président du Conseil des élèves, faisait partie de l’équipe de football. Hirata sembla tirer avantage de ce fait pour initier la conversation.

Hirata —  Tout le monde s’entraîne de son mieux. La prochaine fois, senpai, tu devrais venir faire un entraînement avec nous. Enfin bref, est-ce que Ayanokôji-kun a fait quelque chose ? 

L’air quelque peu anxieux, Hirata conclut ainsi.

Nagumo —  Hmm? Ahh non, je ne viens pas pour ça. Ce n’est pas comme si c’était dans mes habitudes de venir taquiner mes cadets, non ? C’est juste ma curiosité qui m’amène.  

Nagumo répondit cela en riant, mais il n’y avait aucune trace de son rire dans ses yeux. Tant que je n’intervenais pas, la situation n’allait pas s’arranger.

Moi —  De quoi veux-tu me parler, exactement ?

Mon ton fut assez abrupt.

Nagumo —  Tu n’as pas à être autant sur tes gardes, je ne te veux pas de mal, tu sais. Mais je suppose que tout ça n’aide pas aussi… Allez-y, je vous rejoins plus tard !!

Peut-être pensait-il que c’était le fait qu’un nombreux groupe de personnes étaient venues nous aborder qui m’intimidait. Ainsi Nagumo se tourna vers ses amis pour leur dire cela.

—  Fais vite et rejoins nous dès que tu peux, ok~ ? 

Nagumo —  Compris. 

Il n’avait visiblement pas l’intention de nous laisser nous en aller.

Nagumo —  On va faire un karaoké, là. Après ça, vous voudriez peut-être nous rejoindre ? 

Moi —  Non merci… 

Nagumo —  C’était juste une blague. Si jamais j’amenais quelqu’un comme toi, qui n’es même pas mon ami, ça plomberait l’ambiance. 

Cette fois-ci, son rire avait pour but de me déstabiliser.

Nagumo —  Donc c’est toi l’élève qui attire l’attention de Horikita-senpai… j’étais juste venu vérifier les rumeurs par moi-même. 

Hirata —  Senpai, tu veux parler de ce qui s’est passé durant le relais ? 

Hirata resurgit dans la conversation, pour me soutenir.

Nagumo —  Tout à fait, tu y as assisté toi aussi, non ? 

Hirata —  Oui, mais je n’avais pas été surpris plus que ça, car je savais que Ayanokôji-kun était très rapide. 

C’était un mensonge de la part de Hirata, mais Nagumo n’avait aucun moyen de s’en assurer.

Hirata —  Mais à part ça, je ne vois pas vraiment pourquoi Ayanokôji-kun aurait attiré l’attention de Horikita-senpai. 

Nagumo —  En effet, il a plutôt l’air d’un élève quelconque. Si on ne compte pas son étonnante vitesse… huh. 

Nagumo, en me sondant du regard, m’agrippa fermement par le bras. Face à cette soudaine anormale animosité, les trois autres furent naturellement surpris. De leur point de vue, ils devaient se dire que la situation avait dégénéré et qu’une altercation était inévitable. Même Hirata, qui connaissait pourtant bien Nagumo, se figea pendant un instant.

Karuizawa —  Président Nagumo, ton regard est plutôt effrayant là~ ! 

Alors que tout le monde était comme paralysé et que la situation ne progressait plus, Karuizawa rit et s’approcha de Nagumo.

Nagumo —  Oh, je t’ai fait peur ? Désolé, ce n’était pas du tout mon intention. 

Nagumo regarda Karuizawa avec une sérénité contrastant totalement avec son regard de tout à l’heure. Néanmoins, il n’avait pas lâché mon bras pour autant. Il tourna de nouveau son regard vers moi.

Nagumo —  Malheureusement, je ne connais que trop bien Horikita-senpai. Si cette personne a vu quelque chose en toi, alors il y a forcément quelque chose en toi d’exceptionnel. 

Moi —  Tu sembles vraiment bien connaître le président du Conseil des élèves. 

Nagumo —  L’ex-président, tu veux dire ! J’attends beaucoup de toi, Ayanakôji. Une fois que cette personne va être diplômée et quittera cet établissement, une année entière d’ennui m’attendra. Alors j’espère que tu pourras me distraire un peu en devenant mon adversaire, ok ? 

Je savais qu’il y avait de nombreuses choses entre Horikita-senpai et Nagumo, mais que son obsession pour lui soit si forte qu’elle se reporte sur moi, c’était là bien ennuyeux. Et je ne m’y attendais pas vraiment, tout simplement parce que je pensais que Nagumo était le genre de personne qui allait être ravie de tout contrôler. Mais il semblait à ses dires et son attitude que ce n’était pas le cas. Il semblait attacher une grande importante au fait de montrer à tout le monde combien il était puissant.

Moi —  Dans ce cas, permets-moi de te demander quelque chose. 

Alors que je m’étais montré jusque-là passif, le fait que je lui dise cela fit se dessiner un sourire sur les lèvres de Nagumo.

Moi —  Il y a quelques temps, le jour où tu as assumé officiellement le rôle de président du Conseil des élèves, tu as dit que tu ferais de cette école un lieu bien plus intéressant, en faisant en sorte que les élèves soient enfin classés uniquement en fonction de leurs aptitudes. Concrètement, qu’est-ce que tu as en tête ? 

Vu qu’on ne pouvait pas s’en tirer comme ça, autant prolonger la discussion et avoir quelques informations.

Nagumo —  Je ne sais pas quel genre d’examen vous, les seconde, avez bien pu avoir… Mais ils devaient certainement être très ennuyeux et sans enjeux. J’en ai marre de ce type d’examen. Alors qu’un examen spécial basé sur un jeu en ligne populaire sonne déjà bien plus intéressant, tu ne trouves pas ? 

Moi —  Un jeu en ligne ? 

Cela me faisait penser à ces applications sur nos téléphones, mais avant que je ne puisse y songer plus longuement, Nagumo se mit à ricaner en ajoutant ceci.

Nagumo —  Rhoo, c’était un exemple !

Libérant mon bras qu’il avait jusque-là toujours en main, Nagumo rit de plus belle. Mais encore une fois, il n’y avait aucune trace de ce rire dans ses yeux.

Nagumo —  Désolé de vous avoir interrompus dans votre rendez-vous en groupe. À la prochaine !

Et Nagumo partit rejoindre ses amis au karaoké. Après ça, un long silence s’ensuivit.

Hirata —  Pffiouu… Finalement, on a pu s’en tirer indemnes.

Hirata, la main contre sa poitrine, était visiblement bien soulagé. Au contraire de Satô, pâlotte au possible et qui était restée bouche bée pendant tout l’incident.

Satô —  I-incroyable, Ayanokôji-kun ! M-même le président du Conseil des élèves s’intéresse à toi ! 

Moi —  Non, il n’y a rien d’impressionnant à tout ça. 

Je répondis ainsi, pour calmer Satô qui s’était tout à coup retrouvée revigorée.

Karuizawa — Je suis pas vraiment convaincue de ça. Je veux dire, la seule chose en quoi Ayanokôji-kun est bon c’est courir, non ? Pour moi, si quelqu’un devait attirer l’attention, c’est plutôt Yousuke-kun… Pas vrai ? 

Se tournant vers Hirata, celui-ci lui répondit par un sourire.

Satô —  Je pense moi aussi que Hirata-kun est incroyable, mais… Mais je trouve que Ayanokôki-kun n’a rien à lui envier ! 

Bien que j’étais très content qu’elle le proclame ainsi aussi fièrement, je n’en demandais pas tant. Me juger ainsi, sans vraiment me connaître, n’avait rien de pertinent.

Karuizawa —  Tu as beau dire qu’il n’a rien à lui envier, quand tu le compares à Hirata, Ayanokôji-kun paraît presque incompétent quand il s’agit des études. 

Satô —  P-peut-être, mais… il reste toujours bien plus intelligent que moi ! 

En effet, je n’allais pas le nier, mais cette affirmation ne la valorisait pas.

Karuizawa —  Huh, tu ne trouves ça pas génial, Ayanokôji-kun ? Satô à l’air d’avoir une sacrée bonne image de toi. Et dire que tout ça, tu le dois juste au fait de courir un peu plus vite que la moyenne, huh… 

Moi —  Peut-être. 

J’acceptais ces mots acerbes de Karuizawa, paradoxalement assez flatteurs… voire un peu trop. Enfin bon, l’accepter était la seule chose à faire dans la mesure où j’avais bien compris que Karuizawa avait l’intention de continuer ainsi toute la journée.

2

Le cinéma du centre commercial Keyaki était bondé, et c’était ainsi déjà depuis quelques jours. La salve de nouveaux films, sans bien sûr parler des équipements dernier cri de ce cinéma, devait sans doute y être pour quelque chose. Il n’y avait nulle trace d’Ibuki. Peut-être ne s’intéressait-elle pas à ces films d’animation 3D occidentaux, ou alors elle avait prévu qu’il allait y avoir du monde et a donc évité… Ou bien elle craignait de tomber sur moi et ne venait plus au cinéma depuis ce fameux jour !

Après avoir retiré nos tickets que nous avions payés en avance, nous rentrâmes dans la salle.

Satô —  A-ah, oui, bien entendu, Karuizawa-san. Je vais t’accompagner aux toilettes. 

Karuizawa —  Oui, c’est vrai. Il vaut mieux y aller maintenant, le film ne va pas tarder. 

Satô agrippa Karuizawa et la tira en direction des toilettes, me laissant seul avec Hirata.

Moi —  Comment dire, c’est très honorable de ta part. 

La première chose qui me vient à l’esprit de dire, fut ce que je pensais honnêtement. Hirata avait abandonné son précieux Noël en accompagnant Karuizawa, avec qui il n’était en couple qu’en façade. Je le respectais en toute sincérité pour son abnégation. Ou peut-être qu’il avait vraiment fini par développer des sentiments sincères envers Karuizawa. Était-ce possible ?

Hirata —  Karuizawa-san est la première camarade qui m’a fait dire que je devais l’aider coûte que coûte, c’est pour ça. 

De ce que je pouvais lire dans ses yeux, il était clair qu’il ne considérait pas Karuizawa comme une amante potentielle. C’était juste les yeux habituels de Hirata Yousuke, qui veillait tous les jours au bien-être de ses camarades.

Hirata —  Je te suis vraiment reconnaissant, Ayanokôji-kun, pour ce que tu fais pour Karuizawa-san. 

Moi —  Je ne me souviens pas avoir fait quoi que ce soit qui mérite des remerciements, mais merci. 

Hirata —  Je suis sincère. Je suis très heureux que Karuizawa-san et toi avez été dans le même groupe, durant l’examen sur le bateau de croisière. Grâce à ça, elle est devenue indépendante et n’a plus besoin de moi. 

Il soupira de soulagement, comme s’il venait de se délester d’un poids qu’il portait jusque-là.

Moi —  Ce n’est pourtant pas encore le cas, non ? 

Hirata —  Tu dis ça parce que je dois toujours jouer le rôle de son petit-ami ? 

Moi —  Ouais. 

Psychologiquement parlant, Karuizawa était devenue plus forte. Elle avait grandi. Hirata pouvait le sentir. Cependant, ce n’était pas comme si elle s’était encore totalement émancipée.

Hirata —  Ce n’est plus qu’une question de temps, en tout cas, c’est ce que je pense. Depuis peu, on ne parle presque plus. A part pour des occasions exceptionnelles comme celles-là, elle n’a plus besoin de ma présence, je pense. 

Hirata sentait que Karuizawa avait commencé à avancer sans lui. Puisque lui aussi l’avait remarqué, il y avait de grandes chances que nous ne nous trompions pas. 

Moi —  Je vais peut-être aborder un sujet un peu délicat, mais ça te convient vraiment de passer Noël comme ça ? 

Hirata —  Oui, parfaitement. Je suis le petit-ami de Karuizawa-san, après tout. En tout cas, jusqu’à maintenant, je n’ai aucune autre fille en vue pour le moment. Et certainement pas dans un avenir proche non plus. 

Moi —  Un avenir proche ? 

Proche à quel point ? Il n’avait de toute manière aucun moyen de le savoir, c’était là plus une prédiction hasardeuse qu’autre chose.

Hirata —  Tu sais, Ayanokôji-kun, tant que les gens autour de moi vont bien, ça me suffit. 

Moi —  C’est pour ça que tu penses que tu n’as pas besoin de trouver l’amour ? 

Hirata —  Sans doute, je suppose. En tout cas, c’est comme ça que je le ressens pour le moment. 

Le physique, la personnalité, les compétences… Il avait vraiment tout pour lui, quel gâchis !!

Hirata —  Et pour toi, qu’est-ce qu’il en est ? Tu comptes te mettre avec Satô-san ? 

Moi —  No… 

Je n’en avais pas l’intention, mais le nier aussi catégoriquement aurait rendu ma sortie avec elle vraiment étrange. Alors je rectifiai le tir.

Moi —  Je me le demande. Je n’en sais encore rien. 

Je ne pouvais rien faire d’autre que de répondre ainsi.

Hirata —  Je suis pas vraiment bien placé pour le dire, au vu de ma situation, mais ce serait peut-être bien d’essayer un coup. 

Moi —  « Tu n’es jamais sortie avec personne, donc ce serait bien d’essayer », c’est ce que tu essayes de me dire ? 

Hirata —  Hahaha, entre autres. Oui j’ai supposé que tu n’étais jamais sorti avec quelqu’un, mais ce n’est pas un problème de popularité hein ? Je dirais plutôt que tu n’as jamais trouvé la bonne.  

Moi —  Très franchement, je dirais que les deux sont le problème. Je ne suis pas du tout populaire et je n’ai jamais ressenti quoi que ce soit pour une fille non plus. 

Voilà pourquoi aucune relation sentimentale ne pouvait se développer chez moi. Dans la White Room, il n’y avait aucune règle interdisant explicitement les relations amoureuses, comme chez les idoles par exemple. Mais l’environnement n’était juste pas propice à ça. Le temps libre, les vacances… rien de ceci n’existait là-bas. Aller au petit coin et se laver étaient nos seuls moments d’intimité, le reste du temps nous étions sous surveillance… Comment une romance peut-elle concrètement naître dans ces conditions ?

Moi —  Cette façon de vivre, c’est pas fatigant à la longue ? Toujours faire passer les autres avant toi ?  

Je le lui lançai alors cette question très évidente.

Hirata —  Fatigant ? Non pas du tout. C’est tout le contraire, même. Pour moi, c’est quand la classe se déchire et souffre que je me sens mal. Honnêtement, j’étais plutôt anxieux quand je suis arrivé dans cette classe, abattu je dirais même. C’est, par chance, beaucoup moins le cas à présent. 

Ce n’était pas par chance, mais parce que, dès son arrivée dans ce lycée, Hirata avait fait le nécessaire pour unifier toute la classe. Pendant le test sur l’île déserte, la classe avait éclaté en morceaux ; ça avait tellement impacté Hirata qu’il n’était, pendant quelques instants, plus que l’ombre de lui-même. Mais depuis, la cohésion de notre classe n’a fait que s’améliorer, ce qui fut le facteur essentiel pour que nous grimpions en classe C. Et sans Hirata, il était certain que cela aurait été impossible. Il était le pilier de notre classe, personne ne remettait ça en cause. Cependant, Hirata avait lui aussi ses faiblesses… et pas des moindres, si je devais me fier aux éléments que j’avais pu observer. L’examen sur l’île déserte s’était finalement bien terminé. Mais si la situation avait empiré de telle sorte que notre classe s’était réellement déchirée, alors nul ne pouvait dire dans quel état aurait été Hirata. Et nous ne pouvions pas exclure que ce genre de situations ne se reproduise.

La raison pour laquelle je pensais à tout ça tenait en un mot : Kushida. À l’époque du collège, il y avait eu cette histoire où elle avait entraîné le déchirement de sa classe. Et parce que Horikita était là, elle nous avait bien fait comprendre qu’elle était prête à récidiver. Autrement dit, elle était prête à tout moment à faire exploser une bombe au sein de la classe. Si jamais cela arrivait, Hirata allait devoir supporter un poids bien trop lourd pour ses épaules. Et si le pilier de notre classe venait à se briser, je ne donnais pas cher de l’avenir de la classe D. Après avoir vérifié que les filles n’étaient toujours pas revenues, je choisis de changer quelque peu de sujet.

Moi —  À quel point tu connais le président Nagumo ? 

Puisqu’il appartenait au même club, même s’il faisait partie des élèves de seconde, il devait savoir pas mal de choses sur Nagumo. J’avais jugé que c’était le timing parfait pour m’informer sur lui.

Hirata —  Difficile à dire. Pour moi c’est juste un senpai de mon club, je ne le vois pas vraiment ailleurs. Et puis, depuis qu’il a pris le rôle de président du Conseil des élèves, nos échanges se résument à de simples salutations. 

Moi —  Du coup, juste l’impression qu’il te donne me suffit. 

Changer légèrement l’angle de la question, je lui redemandai à nouveau.

Hirata —  Ma première impression de lui ? Un senpai plutôt intéressant, je suppose. Même pour ce qui était des entraînements, il avait des idées plutôt novatrices, voilà le genre de personne qu’il est. Bien entendu tout n’était pas si bon en pratique, mais ça n’en restait pas moins instructif. Après, les entraînements étaient assez éreintants et impitoyables, mais ça c’est plutôt une bonne chose. 

Hirata rit, comme s’il se remémorait quelques scènes à l’entraînement.

Hirata —  Au final, les résultats furent toujours plus ou moins là. Même avant que je ne rejoigne le club, il semble que ce soit grâce à Nagumo-senpai si le club avait réalisé d’impressionnants résultats lors des tournois précédents. 

Moi —  Je vois. En gros, c’est le parfait senpai. 

Hirata —  Ça, c’est une autre histoire. 

J’avais pensé qu’il serait le premier à l’affirmer, mais Hirata secoua la tête.

Hirata —  Derrière toutes ces victoires, il y a un lot de désagréments. Beaucoup de gens ont quitté le club depuis qu’il est aux commandes.

Moi —  Mais pourtant il n’y a aucun bruit qui court sur lui à ce sujet, non ? 

Hirata —  Peut-être parce que ceux qui partent ne font plus partie de ce lycée. Tous ceux qui sont entrés en conflit avec lui au club ont peu de temps après été renvoyés du lycée. 

Moi —  C’est une étrange coïncidence, non ? 

Hirata —  Je n’ai pas plus de détail. Je ne sais donc pas à quel point Nagumo-senpai est impliqué dans tout ça. 

Il se pouvait que Nagumo ne soit que le maillon d’une longue chaine d’évènements aillant entraîné tout ça. Il se pouvait très bien que ces élèves aient quitté le lycée pour tout autre raison, plus personnelle. Cependant ; ça restait une bien étrange coïncidence, surtout compte tenu de ce que disait Horikita-senpai de lui. Nagumo était quelqu’un qui éliminait tous ceux qui s’opposaient à lui. Résultat de tout ça, les élèves de première était maintenant tous unis sous sa botte. Si Nagumo était la lumière alors tous ceux qui s’opposaient à lui étaient du côté des ténèbres. Et il avait éradiqué ces ténèbres. Mais dans ce monde, ce n’était pas aussi simple. Ultimement, pour qu’il y ait de la lumière, il faut toujours de l’obscurité. Peu importe ce qu’on pouvait faire pour l’éliminer, au final, une nouvelle forme d’obscurité apparaissait.

Hirata —  T’envisagerais pas par hasard de rejoindre le Conseil des élèves ? 

Vu la conversation, il n’était pas étonnant que Hirata se fourvoie de la sorte.

Moi —  Non, je n’en ai vraiment pas l’intention. 

Je le rectifiai très clairement. Même si Horikita finissait par refuser d’entrer dans le Conseil des élèves, que j’y entre, moi, était totalement hors de question. Mais il me restait cependant à trouver des contre-mesures. Contrairement à répondre à une simple faveur, rejoindre le Conseil des élèves constituait un changement radical à mon mode de vie. Si je demandais à Karuizawa d’y entrer pour moi, elle obéirait très certainement, mais si on pesait le pour et le contre, il était évident qu’elle n’était pas adaptée à ce genre de tâche. Suivre mes instructions et, dans un même temps, rejoindre le Conseil des élèves grâce à ses propres mérites et ce sans éveiller de soupçons était pour le moins compliqué. Peu de monde était capable de pouvoir surmonter ces trois difficultés en même temps.

Hirata —  Je vois. Pourtant, je dois dire que tu serais parfaitement à ta place dans ce poste. 

Moi —  Tu me voles ma réplique. C’est plutôt toi qui es parfait pour ce type de position, tu ne trouves pas ?  

Hirata —  Hmm, non, je ne suis pas trop fait pour ça. Et puis, j’ai pas trop envie de quitter mon club aussi. 

Il semblait que, jusqu’à la fin du lycée, Hirata ne comptait pas quitter le club de foot. Sa présence au sein du Conseil aurait été un véritable atout pour moi, mais s’il n’en avait pas l’intention je n’allais pas insister.

Hirata —  Sinon, ça n’a rien à voir, mais à la fin de ses vacances, on va sans doute se trouver dans une position délicate. 

Moi —  Tu veux parler du fait qu’on monte en classe C ? 

Hirata —  Ouais, la classe A et B vont nous avoir à l’œil tandis que la classe D va pas nous lâcher non plus. Puis on est encore très loin de la classe B, et très proche de la classe D… Si on se loupe, on pourrait très rapidement retomber en classe D en quelques mois. 

Il était naturel d’avoir de telles appréhensions. Les points de classe variaient tous les mois. Il suffisait d’un faux pas pour que le scénario qu’avait imaginé Hirata se révèle exact.

Moi —  Le cœur du problème ne serait pas qu’on retombe en classe D, mais si oui ou non les gens de notre classe seraient prêts à redoubler d’effort si ça arrivait. 

Hirata —  Je pense que tout le monde a très envie de monter en classe A, pourtant. 

Moi —  Et si en plus d’efforts colossaux il fallait une bonne dose de chance, tu penses toujours que leur motivation resterait indemne ? 

Hirata —  C’est tout le problème, non ? Au final, tenter de grimper dans les classes supérieures, c’est endosser un fardeau colossal. 

Si c’était juste une question de choix, n’importe qui choisirait d’aller en A. Même une personne totalement déconnectée comme Kôenji. Mais si le prix à payer pour ça était trop élevé et ne garantissait pas l’ascension, c’était une autre histoire.

Hirata —  Je…

Mais alors que Hirata était sur le point de poursuivre, une voix l’interrompit.

Satô —  Désolée pour l’attente, Ayanokôji-kun ! 

Alors que nous étions au beau milieu de cette conversation, Satô et Karuizawa étaient revenues. Puisque le film était sur le point de commencer, nous décidâmes d’en rester ici pour rentrer tous les quatre dans la salle de projection.

3

Je n’étais pas un grand amateur des films d’animation en 3D, mais celui-ci fut assez intéressant pour me divertir plus que je ne l’aurais imaginé. Le soin qu’avaient mis les animateurs dans la reproduction des mouvements des animaux ou leur expression faciale était tout à fait remarquable, et l’histoire en elle-même parvenait à nous émouvoir. Même si ça restait une œuvre simple, c’était cette simplicité qui lui donnait tout son charme. C’était sur cette note positive que je quittai la salle avec Satô.

Satô —  C’était vraiment chouette ! 

Face à une Satô qui en parlait avec excitation, je ne pouvais qu’être d’accord avec elle.

Je commençais à avoir faim. Nous commençâmes à nous diriger en direction du restaurant où nous avions réservé pour nous quatre. En chemin, une nouvelle discussion entre Satô et moi démarra à nouveau.

Satô —  Hé, Ayanokôji-kun, est-ce que ça te dérange si je te pose une question un peu délicate ? 

Peut-être que le film avait raccourci la distance qui nous séparait ne serait-ce que de façon infime, car je me disais que Satô semblait bien plus proche de moi. Plus que physiquement, c’était plus la distance entre nos cœurs qui s’était réduite.

Moi —  N’hésite pas, je t’en prie !  

Ce n’était pas comme si j’allais répondre à n’importe quoi, mais si c’était dans mes cordes je ne voyais pas le problème.

Satô —  Ahh, je voulais te demandais— 

Bien qu’elle avait dit que nous devions chacun discuter de notre côté, Karuizawa s’immisça à nouveau dans notre conversation. Hirata, qui jusque-là regardait la situation se dérouler, proposa une idée.

Hirata —  C’est une bonne opportunité pour qu’on pose des questions qu’on aurait toujours voulu se poser, vous ne trouvez pas ? 

Je trouvais que ce n’était pas une mauvaise idée. C’était aussi pour moi l’occasion de poser quelques questions à Hirata après tout !

Karuizawa —  Ok~. Dans ce cas, je me lance la première. 

Et tout de suite après avoir accepté l’idée, Karuizawa se tourna vers moi.

Karuizawa —  Dis Ayanokôji-kun, tu es déjà sorti avec une fille, avant ? 

Hirata m’avait posé la même question tout à l’heure. Non, pour être plus précis, il n’avait pas eu à me le demander, il l’avait deviné juste en me regardant. Je ne pensais pas devoir faire face à cette même question deux fois en une journée. C’était tout bête, mais « ne jamais avoir eu de petite-amie = je suis pathétique », en tout cas, en tant que garçon, c’était déprimant.

J’aurais pu répondre en plaisantant, histoire d’adoucir le tout, mais l’attention particulière que me portaient Karuizawa et Satô m’en empêcha. Sans prendre en compte Satô, rien que l’attitude de Karuizawa jouant totalement avec moi était déstabilisante.

Moi —  Je ne sors avec personne en ce moment. 

Je répondis volontairement de façon ambigüe, j’avais l’air de dire « par le passé oui, je suis déjà sorti avec une fille ».

Karuizawa — Parfait. Alors ton âge est égal à ton nombre d’années passées sans petite-amie, c’est bien ça ? 

Karuizawa sembla prendre plaisir à démolir mon stratagème.

Karuizawa —  Tu sais, Ayanokôji-kun, le « en ce moment » c’est un grand classique des loosers qui n’ont jamais touché à une fille ! 

Moi —  Sérieusement ? Pourtant si j’avais eu une petite-amie, mais pas actuellement, c’était bien ce que j’aurai répondu, pas vrai ?  

Karuizawa —  Du coup, tu en as déjà eu une ? 

Moi —  Non… Hmm… 

Karuizawa —  Tu vois ? Tu t’es grillé direct ! 

Karuizawa jubila joyeusement. Satô, de son côté semblait plus ou moins contente. Il me semblait que la théorie de Karuizawa était assez bancale, mais je n’avais rien à lui rétorquer pour autant.

Satô —  Je ne pense pas que tu devrais te faire du souci de n’avoir jamais eu de petite-amie. Par exemple, si tu étais comme Yamauchi-kun ou Onizuka-kun, alors dans ce cas-là, oui ça serait le signe qu’il y a un problème. Mais ça reste juste un signe, c’est pas vraiment là le souci. Et je trouve plutôt que de chercher quelqu’un qui te correspond vraiment, plutôt que de sortir avec la première venue, c’est quelque chose de fort. Tu ne trouves pas, Ayanokôji-kun ? 

Satô couvrit mes arrières en me prêtant cette vertu.

Karuizawa —  Satô-san, tu comprends vraiment bien Ayanokôji-kun. 

Satô —  Ça serait génial… Si je pouvais vraiment le comprendre. Mais je ne connais encore rien de lui. Alors c’est à moi de te poser une question, d’accord ? Ayanokôji-kun, entre une fille avec les cheveux longs et une avec les cheveux courts, tu préfères quoi ? 

Une nouvelle question se présenta à moi. Celle-ci aussi était plutôt directe. La présence ou l’absence de petite-amie, les coiffures que j’aime… Combiner tout ça permettait de dresser un portrait-robot de ma femme idéale.

Moi — C’est pas vraiment quelque chose qui m’importe…… Faut surtout que ça aille bien à la personne. Que ce soit long ou court, qu’est-ce que ça change ? 

Karuizawa —  On dirait vraiment une réponse générique… 

En effet, elle avait vu juste. C’était une réponse modèle que j’avais lu quelque part, qui permettait de contenter tout le monde. À nouveau Karuizawa s’empressa de le pointer du doigt.

Hirata —  Personnellement, pour moi, c’est la même chose. Et ça vaut pour les garçons ou pour les filles, ce qui compte c’est surtout si ça va à la personne. La coupe de cheveux en soi, c’est pas vraiment un critère. 

Hirata vint à mon soutien avec un timing parfait. Voyant le vent tourner, Karuizawa se retourna vers Hirata avec un grand sourire.

Karuizawa —  C’est vrai. En fait moi aussi je pense pareil. Il y a des filles qui changent de coupe de cheveux pour mieux plaire à leur mec, mais ça n’a vraiment aucun sens si ça ne leur va pas !!

Comme c’était fascinant à quel point Karuizawa était obligée d’agir en parfait béni-oui-oui face à Hirata ! Il n’empêche que je me demandais vraiment ce qu’elle cherchait. Je veux dire, si son but était de me caser avec Satô, est-ce que donner une si mauvaise image de moi allait vraiment avoir l’effet escompté ?  

Satô —  Ne pas juger les gens sur une coupe de cheveux, je trouve que c’est une marque d’une grande ouverture d’esprit ! 

Loin d’avoir une impression négative de moi, je pouvais voir des étincelles dans les yeux de Satô. Je ne savais pas pourquoi, mais Karuizawa regardait Satô avec un air qui semblait dire « pas mal, Satô-san ». En réponse à cette remarque qui avait pour but de me rabaisser, Satô-san m’apporta son aide pour me relever.

Moi —  Hé, Hirata, est-ce que tu as conscience d’être super populaire ? 

J’avais envie d’avoir l’opinion du grand Hirata-sensei, sur la question. Je pensais que c’était une bonne idée, jusqu’à ce que je remarque le regard de Karuizawa. Satô aussi avait la même expression qu’elle, en me regardant.

Karuizawa —  Hé, Ayanokôji-kun. Au lieu de poser des questions à Yousuke-kun, tu ne devrais pas plutôt t’adresser à Satô-san ? 

Satô —  C’est vrai. Parce que là, on dirait presque que c’est vous qui êtes en rendez-vous là !

Moi —  Tu as beau me dire ça… 

C’était un peu délicat. D’un côté il y avait Karuizawa à qui je ne pouvais pas poser de questions intimes car nous devions avoir l’air les plus distants possibles. De l’autre il y avait Satô, dont je n’étais pas si proche non plus. Hirata était la personne toute indiquée car je savais qu’il était prêt à répondre à toute question sincèrement, sans aucun apriori.  Certes après la question était un peu étrange, mais je n’avais pas grand-chose d’autre à lui demander non plus.

Satô —  Demande-moi ce que tu veux, Ayanokôji-kun. 

Moi —  Voyons voir… 

Alors que je cherchais n’importe quoi me permettant d’échapper à cette situation, nous étions arrivés devant le restaurant familial où nous avions prévu de déjeuner. La conversation s’interrompit à nouveau, suivant le cours naturel des évènements. Comme c’était Satô qui avait fait la réservation, elle nous guida pour trouver notre place. Sur la table, il y avait des couverts et serviettes pour quatre personnes.

Moi —  C’est pour quatre personnes… 

La réservation était pour deux, théoriquement. Donc il n’y aurait dû y avoir que deux couverts.

Karuizawa —  Ahh, c’est parce que Satô-san m’a parlé de cet endroit lorsqu’on nous étions aux toilettes. Alors on a changé la réservation pour quatre. Hein, Satô-san ? 

Satô —  O-ouais. 

Moi —  Je vois. Vous êtes bien prévoyantes. 

Karuizawa —  Plutôt oui. Pour ce genre des choses, j’ai de l’expérience, vois-tu. 

Je tournai mon regard vers Karuizawa qui tapait contre sa poitrine, de fierté.

Moi —  Menteuse. 

Son regard se tourna discrètement vers moi.

Karuizawa — Tss, je ne veux pas entendre ça de ta part, Kiyotaka, toi qui n’es jamais sorti avec aucune fille avant !

Elle marmonna un truc du genre.

Karuizawa —  Du coup tu n’as toujours rien à demander à Satô-san, Ayanokôji-kun ? 

Peut-être qu’elle me faisait payer le prix pour le regard que je lui avais lancé discrètement. Nous étions désormais installés, et là je ne pouvais plus changer de sujet. C’était parfaitement calculé de la part de Karuizawa.

Moi —  Qu’est-ce que tu fais d’habitude pendant les vacances ? 

Je choisis au hasard le premier sujet qui me venait à l’esprit pour me sortir de cette situation, mais je compris que ça ne fit qu’empirer la situation lorsque Karuizawa afficha ouvertement son incompréhension  sur son visage.

Karuizawa —  Sérieusement ? C’est cette question que tu te poses ? 

Depuis un moment déjà, Karuizawa montrait un niveau d’irritation que même Hirata n’arrivait pas à comprendre. « Pourquoi tu n’utilises pas les informations que je t’ai données sur Satô ? » Voilà ce qu’elle devait se demander. Cependant, ce n’était pas comme si j’avais récolté ses informations uniquement dans le but de faire de ce rendez-vous un succès. Je l’avais fait pour pouvoir en apprendre plus sur la personne qui se nommait Satô. La différence entre les deux était assez importante.

Satô —  C’est rien, Karuizawa-san. Je suis déjà contente que Ayanokôji-kun me demande quelque chose. 

Alors qu’elle répondait ainsi avec un sourire, Satô se mis en position de réflexion.

Satô —  Hmm. Comme pour la plupart, je passe juste mes journées avec mes amies, je suppose. Être seul, c’est ennuyant. 

Elle passait sans doute la plupart de son temps avec son groupe d’amies de classe. Je pouvais me faire une idée de ses journées, dans ma tête.

Satô —  Mais parfois, je fais aussi des trucs de mon côté. Comme le stylisme par exemple. 

Stylisme, voilà un mot inhabituel de la part de Satô.

Satô —  Tu vois, la mode est un domaine qui m’intéresse pas mal.

Karuizawa —  Heh !! En voilà un scoop. Donc Satô-san, tu aimes « ça » 

Je ne savais pas ce que « ça » désignait exactement, mais il semblait que c’était quelque chose que seul les filles pouvaient comprendre. Satô hocha la tête encore et encore.

Satô —  Si jamais je pouvais être en classe A, je pense que je pourrais décrocher une bonne place pour travailler dans ce domaine. 

Nous confiant cela, Satô était très contente tandis qu’elle nous faisait part de ses fantaisies. Ce n’était pas une mauvaise chose d’avoir des rêves en lien avec les éventuels privilèges de la classe A, mais il était plus sage de penser à un plan B.

Satô —  Et toi, Ayanokôji-kun, tu as aussi réfléchi à ce que tu voudrais faire dans le futur ? 

La balle que j’avais lancée me fut renvoyée très délicatement par Satô.

Moi —  L’université, je suppose. 

N’ayant pas pensé une seule seconde à mon avenir après le lycée, je répondis la chose la plus sûre qu’il soit.

Satô —  Uwa, je détesterais ça. Moi je pourrais franchement pas supporter de continuer à étudier après le lycée, c’est vraiment hors de question. 

Satô réagit d’une façon qui ressemblait à un rejet.

Satô —  On dit que l’école est obligatoire jusqu’au collège, mais en vérité, on est obligé de rester jusqu’au lycée, pas vrai ? Si jamais je m’étais arrêtée au collège, ça aurait été la honte. 

Sans parler de si oui ou non on allait se moquer d’elle pour ça, il allait sans dire qu’il fallait au moins étudier jusqu’au lycée, c’était l’avis général. L’expression école obligatoire en elle-même n’était en rien une exagération.

Karuizawa —  Je vais peut-être tenter l’université, moi aussi. On a l’air de bien s’amuser dans les campus, à ce qu’il paraît. 

De l’autre côté, c’était assez surprenant de noter que l’université tentait Karuizawa, mais surtout pour la vie étudiante. Cela restait vague, mais il semblait que tout le monde avait réfléchi au moins un peu à son avenir. Au final ce repas m’avait permis d’échanger sur des questions intéressantes avec groupe différent de mes amis habituels. Clairement c’est éprouvant de sortir de sa zone de confort, mais de temps en temps c’est bien de changer ! 

4

Après avoir fini notre repas, nous restâmes jusqu’à 17h00 à traîner dans le centre commercial Keyaki. Le double rendez-vous qui avait duré près de 5 heures était sur le point de s’achever. Avec du recul, contre toute attente, ce fut finalement une journée que l’on pouvait qualifier d’intéressante. Le seul bémol fut le comportement vénéneux de Karuizawa ; ainsi donc je ne pensais pas renouveler une seconde fois. 

Moi —  Du coup, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? 

Je demandai cela pour savoir si on allait se séparer ou non. On pouvait toujours aller autre part tous ensemble, je m’étais fait à cette éventualité, néanmoins…

Karuizawa —  Peut-être qu’il est temps d’avoir un peu d’intimité… Yousuke-kun ? 

Karuizawa, qui avait pris tant plaisir à me mettre dans l’embarras jusque-là, avait soudainement changé d’envie et déclara qu’il était temps de faire bande à part. À partir de maintenant, ils allaient juste être une gêne pour nous, c’était ce qu’elle devait penser. Elle espérait alors sûrement que quelque chose se passe en nous laissant seuls, Satô et moi. J’avais bien perçu Satô et Karuizawa  qui s’échangeaient des regards, et il n’était pas bien difficile de supposer ce que tout cela signifiait.

Dans tous les cas, Hirata avait l’air du même avis, alors l’affaire était pliée.

Hirata —  Il commence à se faire tard, c’est vrai. Ça te va de rentrer, Karuizawa-san ? En tout cas, avoir passé la journée avec toi a été plutôt marrant, Ayanokôji-kun. À la prochaine ! 

J’avais passé tout cette journée avec Hirata, et je pouvais à présent attester qu’il était à l’intérieur le sain qu’il paraissait à l’extérieur. Hirata pouvait interagir avec n’importe qui sans problème. Si ce double rendez-vous fut un succès malgré l’improvisation totale, c’était bien grâce à lui.

Karuizawa —  Merci à vous deux pour aujourd’hui !

Il semblait que Hirata et Karuizawa retournèrent aux dortoirs sans faire de détour. Satô les regarda disparaître au loin, avec bienveillance.

Moi —  Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? 

Satô —  Hmm, eh bien. Pourquoi ne pas faire un petit détour avant de rentrer ? 

Satô proposa cela. Puisque je n’avais pas vraiment de raison de refuser, je donnai mon accord.

Moi —  D’accord… dans ce cas, il vaut mieux prendre par la droite. 

Ainsi nous pouvions nous balader un peu avant d’arriver au dortoir. Satô, qui jusque-là fut une vraie pipelette alimentant encore et toujours de nouveaux sujets de discussion, fut soudainement bien calme.

Satô —  Désolée que tout cela se soit transformé en double rendez-vous. 

Moi —  Ça m’a plutôt surpris au départ. 

Satô —  Ces deux-là sont plutôt incroyables, tu trouves pas ? Ça se sent direct qu’ils vont très bien ensemble. 

Karuizawa avait tâché à chaque fois de faire en sorte que Hirata, qui jouait pour elle le rôle du petit-ami, soit mis en valeur sans que cela ne paraisse étrange. C’était ce qu’avait perçu Satô, et bien évidemment, l’image de Karuizawa s’en trouvait embellie aussi.

Satô —  Je les admire vraiment~. 

Moi —  Certainement. 

Même si nous marchions en étant très proches l’un de l’autre, jamais nos mains ne se touchèrent. Cette audace qu’elle avait montrée lorsque Karuizawa et Hirata était là, il n’y en avait plus aucune trace à présent. En aucun cas cela n’était pas gênant, mais l’atmosphère avait quelque peu changé depuis que nous étions livrés à nous-mêmes.

Moi —  Merci de m’avoir invité aujourd’hui. Ça a été bien agréable. 

Je dis ça pour briser le silence qui s’était installé, mais je pouvais voir sur le visage de Satô qu’elle restait toujours mal à l’aise.

Satô —  Hé Ayanokôji-kun, tu ne t’es pas vraiment éclaté aujourd’hui, pas vrai ? 

Ça pour une surprise.

Moi —  Tu te trompes. 

Je le niai catégoriquement, après tout je m’étais honnêtement bien amusé. Mais pour une raison ou une autre, mon sentiment n’atteignit pas Satô.

Satô —  Mais… 

Moi —  Qu’est-ce qui te fait dire ça au juste ? 

Vu que je ne comprenais pas le raisonnement derrière, je lui demandai cela.

Satô —  Je veux dire, aujourd’hui, Ayanokôji-kun, tu n’as même pas ri une seule fois !

Moi —  Je n’ai pas ri, huh ? 

Avant que je ne puisse m’expliquer à ce sujet, Satô renchérit.

Satô —  Je voulais vraiment te voir sourire, au moins une seule fois, mais… 

Il semblait que Satô, pendant tout ce temps, n’avait fait que s’inquiéter à ce propos. Le pire était que j’avais réellement rien à redire de mon côté, j’avais vraiment passé un bon moment ! Alors que je réfléchissais à comment le lui faire comprendre, Satô sortit quelque chose qui la pesait depuis, semblait-il, fort longtemps.

Satô —  Est-ce que ça a un lien avec la fois où j’ai écrit « et si on faisait payer Horikita, ça vous dit ? »…? 

L’anxiété était clairement visible dans ses yeux. On aurait dit qu’elle était sur le point de pleurer.

Moi —  Oh, une chose comme ça est arrivée alors ? 

Dès notre arrivée ici, Horikita avait annoncé la couleur. S’isolant très tôt de ses camarades doublé à sa tendance à les prendre de haut, il était naturel que ce genre de chose arrive. Néanmoins, pour d’autres raisons, Satô ne semblait vraiment pas porter Horikita dans son cœur. C’était un peu passé sous silence, personne n’y donna suite dans le groupe de chat, mais il semblait que Satô s’en souvenait.

Moi —  À vrai dire, je m’en fiche un peu. Ou en tout cas assez pour l’avoir complètement oublié avant que tu ne m’en reparles.

Satô —  C’est vrai ? 

Moi —  D’abord, faut dire que c’était inévitable vu comment Horikita s’était mise à dos tout le monde. Et puis, à part en parler dans un chat où elle-même n’était pas présente, c’était pas comme si tu lui avais fait du mal. C’est pas comme si tu avais vraiment fait quelque chose contre elle. Juger quelqu’un pour ça, c’est complètement stupide. 

Les ragots et autre commérages sont dans la nature humaine. Tant que ça reste en privé et que ça n’atteint pas la personne concernée, concrètement, il n’y a aucun souci. Bien sûr si ça arrive aux oreilles de cette dernière, c’est autre chose, mais ça ne tenait qu’à nous que ça ne s’ébruite pas.

Satô —  Vraiment ? 

Moi —  Oui, c’est comme ça que je fonctionne. 

Satô —  Mais pourtant, tu ne t’es pas du tout amusé, non ? Tu n’as jamais souri. 

Moi —  Si je ne rigole pas, c’est…. comment dire ? C’est juste pas trop mon truc, c’est tout.

Je niai à nouveau plus fermement encore. Est-ce que cette fois-ci ma pensée avait bien atteint Satô ? Je n’en avais pas la moindre idée. Il y avait de fortes chances qu’elle interprète ça comme une tentative de consolation de ma part. Vraiment, il y avait bien d’autres façons de répondre à ceci. Lorsque Karuizawa m’avait posé des questions de ce genre l’autre jour, j’étais à peu près sûr d’avoir bien mieux répondu. Cependant, j’avais choisi de ne pas en faire autant ici, intentionnellement.

Ce n’est pas un quelqu’un pour qui j’ai besoin d’aller aussi loin.

Voilà ce que je me disais. Car, dans un sens, Satô n’avait pas fondamentalement tort ; je ne m’étais pas « amusé » au sens où elle l’espérait elle. Alors autant faire en sorte qu’elle ne m’aime pas d’avantage.

Moi —  Tu n’es pas convaincue, hein ?

Satô —  Non. C’est pas ça, mais… 

Un lourd silence pesa sur nous tout à coup. Aujourd’hui, durant toute cette après-midi passée ensemble, Satô avait fait énormément d’effort envers moi. Cependant, si possible, je voulais qu’elle arrête ça tout de suite. Pour ce faire, je fis donc le choix de paraître totalement inapte à poursuivre une conversation. Bien sûr il fallait avoir l’air naturel. Cependant, cela n’empêcha pas Satô de se retourner pour chercher quelque chose dans son sac et le cacher derrière elle.

Satô —  Umm, hé…

Et alors, elle se retourna vers moi. Semblant s’être finalement résolue, elle me lança un regard déterminé. Alors on dirait que mon petit jeu n’avait aucun effet sur elle.

Satô —  Hmm… Ayanokôji-kun, s’il te plaît, sors avec moi !!! 

Fioouu !!! Une rafale de vent souffla.

La première déclaration d’amour que je reçus de toute ma vie ! Durant ce moment important, je décidai d’ignorer un instant la personne cachée dans les buissons. Faire durer les choses plus longtemps allait simplement amener Satô à souffrir davantage. Je choisis mes mots en un instant et délivra ma réponse.

Moi —  Je suis désolé, Satô. Je ne peux pas répondre à tes attentes. 

Satô —  !!! 

Envers Satô, qui avait rassemblé tout son courage pour m’avouer ses sentiments, je lui répondis le plus honnêtement possible. Ce n’était pas parce que je détestais Satô. Ce n’était pas non plus parce que j’avais du mal avec sa personnalité ou son physique.

Satô —  J-je vois. Je me disais aussi, c’était impossible, pas vrai ? 

Me montrant ce que j’interprétais peut-être à tort comme étant un sourire amer, Satô essayait désespérément de garder la tête haute, même si son corps tout entier se décomposait à l’image de son sourire. Tout au long de ce rendez-vous, Satô avait dû le sentir elle aussi : le fait que je n’éprouvais rien de particulier envers elle.

Satô —  E-est ce que tu voudrais bien me dire, pour que j’apprenne de tout ça… la raison de cette réponse ? Est-ce que tu en aimes une autre ? 

Moi —  Non, ce n’est pas ça. C’est juste que, au stade où j’en suis, je ne peux pas sortir avec toi. Le problème vient de moi.

Dans une situation où les sentiments ne sont pas réciproques, faire le choix de sortir tout de même avec l’autre était aussi cruel. C’était ce que je donnais l’air de dire, histoire d’avoir une raison respectable à lui donner.

Moi —  Ce n’est pas parce que c’est toi Satô. Horikita, Kushida, ou n’importe laquelle… J’aurais été contraint de refuser de la même façon. Car je ne veux tout pas sortir avec quelqu’un pour qui je n’ai pas l’impression de ressentir de l’amour, je trouverais ça cruel et malhonnête. 

Et, bien entendu, cela aurait valu pour Airi également si elle avait tenté sa chance aujourd’hui. Heureusement qu’elle avait décidé de rester discrète pour l’instant.

Moi —  Ça peut paraître pitoyable, mais je n’ai jamais éprouvé quoi que ce soit de particulier pour une fille. C’est pour ça que la question n’est pas que je te reproche quelque chose, pas du tout. C’est juste que je ne suis sans doute pas encore prêt pour vivre ce genre de chose. 

Satô —  Je vois. 

Je ne pouvais rien faire d’autre que de lui faire accepter ces faits.

Satô —  J’y suis allée peut-être un peu vite aussi. C’est vrai quoi, c’était juste notre première sortie ensemble, alors c’est normal si tu n’éprouves pas grand-chose pour le moment. 

Comme pour se convaincre elle-même, Satô hocha la tête encore et encore. Que ce soit sa déclaration de tout à l’heure ou cette réponse-là, les deux avaient dû lui demander un courage énorme.

J’ai peut-être manqué une opportunité.

Je venais juste de rejeter une fille qui m’avait sincèrement avoué ses sentiments. C’est vrai que c’était bête, dans un sens, moi qui voulais trouver une petite amie pour vivre une vie de lycéen typique. Satô tombait donc à pic. Je n’avais qu’à revenir sur ce que je venais de dire, que j’avais changé d’avis… Mais les mots ne sortirent pas, ma bouche resta à jamais scellée.

Je sentis vibrer mon téléphone dans ma poche. Je ne savais pas qui c’était mais j’étais en train de recevoir un appel. Bien sûr je ne pouvais pas répondre dans cette situation alors je l’ignorai. Pendant ce temps, Satô remis dans son sac la boîte qu’elle avait dans les mains, discrètement. Puis elle releva la tête et me dit…

Satô —  Merci pour aujourd’hui, Ayanokôji-kun. 

Elle savait que ma réponse n’allait pas changer.

Même si Satô me disait à cet instant qu’elle m’aimait, il n’y avait aucune garantie que cela soit toujours le cas le lendemain. Au vu de mon rejet, je ne savais pas si elle allait continuer à m’aimer pendant un temps ou si elle allait chercher un autre amour apte à la combler. Cependant, il y avait une chose qui n’allait pas changer : Satô était la première à déclarer m’aimer, et ça je n’allais jamais l’oublier.

Satô —  Quand tu veux… on remet ça !

Elle proposait sûrement ça par convenance, pour ne pas qu’on se quitte sur une mauvaise note.

Moi —  Bien sûr, je me suis beaucoup amusé, alors ça me plairait bien !

Je le pensais sincèrement.

Satô —  Ça marche.  

Je reçus un très léger hochement de tête en réponse.

Je ne savais pas jusqu’où j’avais réussi à lui faire comprendre mes sentiments, mais, à présent, le moment de la déclaration était terminé. L’atmosphère fut vraiment pesante sur le moment mais, sans surprise, le vent glacé transperçant nos corps déjà frigorifiés nous rappelait que la vie continuait.

Moi —  Il commence à faire froid. On devrait y aller, non ? 

Peu importe si on le voulait ou non, nous ne pouvions pas rester sur place éternellement, il nous fallait poursuivre. Alors que je me mis en marche, Satô refusa de bouger.

Moi —  Satô ? 

Alors que je pressentais que quelque chose n’allait pas, je pus très distinctement voir dans les yeux de Satô une larme se former. Avant qu’elle n’ait pu tomber, Satô l’avait déjà essuyée du revers de la main, et s’était mis à rire.

Satô —  D-désolée. Je crois que je ferais mieux de rentrer de mon côté ! 

Après avoir dit ça, Satô enfonça son pied dans la neige et parti en me laissant derrière elle. Je ne pouvais l’appeler, tout ce que je pouvais faire c’était la regarder disparaître sans rien dire.

Je crois qu’il vaut mieux laisser couler, hein ?

Il n’y avait techniquement aucune raison pour elle de se sentir désolée d’avoir été rejetée par quelqu’un comme moi. Toutefois, de son point de vue, elle avait pris son courage à deux mains pour en arriver là, il y avait eu tout un travail… Donc je pouvais bien me mettre à sa place. Mais était-ce si insupportable pour elle au point de ne même pas pouvoir faire le chemin du retour avec moi ? Ainsi donc, pour respecter sa décision, je lui laissai une bonne longueur d’avance, jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement de mon champ de vision, afin qu’on ne finisse pas par se recroiser par hasard.

S’il n’y avait pas eu cette histoire avec le Conseil des élèves ou mon père, peut-être que ma réponse aurait été différente. Si j’avais été un élève de seconde banal, j’aurai très probablement pris la main de cette fille qui m’offrait son cœur.

« Si », c’était ce qui précédait toutes mes pensées. Si cette déclaration avait eu lieu juste après le relais du festival sportif, j’ai le sentiment que j’aurais accepté Satô dans mon cœur. Cependant, ironiquement, ce n’était qu’après cela que Satô était tombée amoureuse de moi. En étant objectif, je comprenais que ma façon de penser était bien différente de la norme. Je mettais toujours en priorité la prévention de tout ce qui pouvait me nuire.

Moi —  Bon, maintenant. 

Avant de rentrer, il fallait que je m’occupe de régler le dernier problème. Alors que je pensais cela et que je m’apprêtais à appeler la personne dans les buissons, mon téléphone se mit à sonner. Sur l’écran était marqué « correspondant inconnu ». Je pensai un instant à l’ignorer, mais je sentais que cet appel n’était pas simplement un canular. Je décrochai donc et plaça mon téléphone contre mon oreille. Je voulais au moins entendre une voix, distinguer le sexe de la personne… Mais je n’eus pour commencer qu’un silence.

Moi —  Bonjour. 

Je décidai de parler en premier. Mais toujours aucune réponse. Alors ce que je devais faire était évident.

Moi —  Bon, je vous souhaite une bonne journée.

—  Est-ce que je peux te faire confiance ? 

Ces mots vinrent enfin briser le silence. Des mots qui n’avaient aucun sens.

Moi —  C’est plutôt soudain. Je ne demande bien ce qui requiert ma confiance ?

Je lui retournai sa question en lui demandant plus ample explication.

—  Pour la lutte contre Nagumo dont Horikita-senpai m’a parlé… Il m’a demandé de devenir l’un de tes intermédiaires. 

Il semblait que Horikita-senpai avait parlé de moi à cet élève de première. Pour aller jusqu’à m’appeler ainsi, en numéro masqué, il prenait bien ses précautions. Mais s’il m’avait appelé, ça voulait dire qu’il avait l’intention de me rencontrer après ça. Même s’il avait masqué son numéro, il me laissait entendre sa voix. En ça, c’était un peu étrange.

—  On ne sait jamais, alors demandons quand même. C’est quoi ton nom ? 

Bien que Horikita-senpai eut donné mon numéro, il ne semblait pas avoir révélé mon identité. Bon, de toute manière, il connaissait ma voix et avait mon numéro, alors s’il voulait vraiment avoir mon identité, ce n’était pas bien compliqué.

Moi —  Rien ne m’oblige à répondre. 

Il devait sûrement très bien le savoir, mais je refusai.

—  Je suppose que je n’ai pas vraiment besoin que tu me le dises. Je me souviens de ta voix. J’ai plus ou moins une idée de qui tu es, maintenant. 

C’est bien ce que je disais, il le savait déjà. Du coup, maintenant, moi aussi je pensais pouvoir avoir une idée de qui il pouvait bien s’agir. Il n’y avait pas tant d’élèves de 1ere qui avaient entendu ma voix.

—  Je sais que c’est soudain, mais je voudrais te rencontrer tout de suite, si possible. 

Comme je m’y attendais, il avait tout prévu. Cependant, je n’avais pas besoin de raconter que j’avais déjà anticipé tout ça, je suppose.

Moi —  C’est en effet un peu soudain. Est-ce que c’est pas un peu risqué, ne faudrait-il pas être un peu plus prudent ? 

Nous étions presque à la tombée de la nuit. Bientôt le soleil allait totalement être couché.

—  Aucun problème de mon côté. Ça ne dépend que de toi. Est-ce que tu peux te libérer tout de suite ? 

Je jetai un coup d’œil vers le buisson.

Moi —  Oui, tu as vraiment de la chance. 

—  De la chance ? 

Moi —  Pour être honnête, tu m’aurais appelé une minute plus tard, j’aurais refusé. 

À l’autre bout du fil, cette personne devait sentir quelque chose de mystérieux dans mes propos. « Si on se rejoint tout de suite, alors c’est bon », il devait se demander le sens caché derrière ces mots. Mais ils auraient beau décortiquer tout ça, il ne trouverait jamais leur sens. Je leur indiquai ma position actuelle.

—  À côté du bâtiment principal du lycée, vers l’endroit où il est difficile d’être vu par les autres, dans 10 minutes. 

Voilà donc les conditions.

Moi —  Désolé, mais je dois m’occuper de quelque chose avant. Dans 20 minutes, c’est possible ? 

—  Très bien. 

L’appel se conclut. Il ne me fallait pas plus de 5 minutes pour rejoindre le lieu de rendez-vous, mais j’avais tout de même demandé un délai. Durant les 15 minutes qui me restaient, je voulais d’abord régler quelque chose. Sous ce ciel d’hiver glacé, il y avait une personne qui m’attendait, frigorifiée.

Moi —  Si tu restes comme ça trop longtemps, tu vas attraper froid. 

J’interpelai la personne cachée derrière les buissons. Cependant, je n’eus aucune réponse en retour.

Moi —  Bon, j’ai un truc à faire après. Du coup, ça te va si je te laisse là ? 

Après cette nouvelle intervention, peut-être avait-elle eu un semblant d’hésitation, car sans se montrer, elle fit tout de même part de sa voix.

Karuizawa —  Depuis quand m’as-tu remarquée ? 

Moi —  Depuis le tout début, tu savais que Satô compter me déclarer sa flamme ici même, n’est-ce pas Karuizawa ? 

Karuizawa —  P-pas vraiment, enfin, pas totalement. 

Comme pour essayer de me tromper, Karuizawa se redressa en me répondant ceci. Avec tout le temps passé à se cacher dans ses buissons, elle avait de la neige partout sur elle.

Karuizawa —  J’ai froid. 

Moi —  Où est Hirata ? 

Karuizawa — J’en sais rien. Il est probablement rentré ? 

Me répondant avec indifférence, elle enleva toute la neige et autres saletés sur ses vêtements. Peut-être avait-elle passé tous le temps depuis qu’on s’était séparé à nous épier en douce, en tout cas son nez était rouge.

Moi —  Tu n’as pas eu froid ? 

Karuizawa —  Juste un peu. 

Karuizawa jouait les durs durant les moments où il était nécessaire de se montrer dur. Pour Karuizawa, il semblait qu’il y avait quelque chose de bien plus préoccupant que d’attraper froid.

Karuizawa —  En parlant de chose un peu plus importante, pourquoi as-tu rejeté la déclaration de Satô-san ? 

Moi —  Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Tu l’as dit toi-même : sortir avec quelqu’un qu’on n’aime même pas, c’est vraiment la pire des choses. 

Karuizawa —  C’est vrai, mais… il faut bien goûter avant de pouvoir juger, c’est pas ce qu’on dit ? 

Qu’est-ce que c’était que ça ? Même en essayant de piocher dans ce qu’elle avait entendu à gauche à droite, elle avait tout faux.

Moi —  Dans ce cas-là un homme est inapte à refuser une fille ?

Ce qui était vrai pour de la nourriture n’était pas vraiment approprié pour une femme. L’analogie donnait une connotation très sexuelle dans le cas de la romance, sonnant plus comme une ode à l’immoralité qu’une sage parole. Bien entendu, j’avais bien conscience que Karuizawa ne voulait pas me dire qu’il fallait coucher à gauche et à droite, mais plutôt qu’elle trouvait étrange que je n’ai pas saisi l’opportunité de sortir avec une fille quand elle s’était présentée à moi.

Moi —  Que ce soit une bonne ou une mauvaise chose, Satô est juste une fille normale. Elle aspire sûrement à une relation amoureuse tout ce qu’il y a de plus banale. Et objectivement parlant, est-ce que tu penses que je suis capable de lui offrir cela ?

Karuizawa —  C’est… plutôt difficile à imaginer, oui. 

C’était parce que c’était Karuizawa, celle qui me connaissait plus que quiconque, qu’elle pouvait comprendre cela. Moi aussi, j’aspirais à une relation amoureuse tout ce qu’il y avait de plus normale.  Recevoir une déclaration d’amour de la part d’une fille mignonne et mener une existence douce et tranquille au sein du lycée, c’était quelque chose dont j’avais rêvé plus d’une fois. Cependant, il était bien prévisible que ça n’allait pas finir si simplement que ça, si je choisissais d’être avec Satô. Cela avait de grandes chances d’être une perte de temps, avec le lot de désillusions que ça impliquait. Et ce temps de lycéen n’allait jamais pouvoir m’être rendu.

Karuizawa —  Hé, toi. Je suis pas bien placée pour dire ça, mais tu t’es vraiment montré un peu dur avec elle !  

Moi —  Dur. 

Karuizawa —  Parfaitement, Kiyotaka, t’es bien différent des autres garçons. Et puis, ce « toi » que les autres voient n’est qu’un mensonge, non ? 

Moi —  Mensonge, je ne dirais pas ça, C’est plutôt que je ne montre pas tout de moi-même, c’est tout. 

Karuizawa —  Et c’est pour ça que tu as bien raison quand tu dis que lorsqu’une fille verra qui tu es vraiment, elle vivra une désillusion. Mais tu sais, une fois amoureuse, c’est le genre de détails qu’une fille peut oublier. C’est juste mon opinion,  mais je pense que Satô t’aurait aimé tel que tu es également. 

Moi —  Donc voilà ce que tu voulais me dire ? 

Karuizawa —  Oui. Bon, vu que tu l’as rejetée, maintenant, c’est trop tard. Et dire que j’ai trimé comme une folle pour jouer les Cupidon entre vous deux. Et tout ça pour que ça se termine si vite. 

Moi —  « Jouer les Cupidon » ? 

Karuizawa —  Oublie. Ça n’a plus aucune importance maintenant. 

Elle sourit et rit comme une petite diablotine.

Karuizawa —  Les filles surmontent leur peine de cœur très rapidement. Dans pas si longtemps que ça, Satô-san sera éprise d’un autre mec, tu sais ? 

Moi —  C’est inévitable, je présume. Et c’est une bonne chose ? 

Karuizawa —  Huh, c’est pas une once de regret que je sens là ? ~

Moi —  S’il te plaît, n’en rajoute pas. C’était mon choix après tout. 

Karuizawa ne sembla pas entièrement convaincue par mes mots.

Karuizawa —  C’est peut-être déjà trop tard, mais tu n’avais vraiment pas pensé à sortir avec elle juste pour voir ce que ça donnait ?

Elle n’avait pas tort.

Parfois il fallait se laisser porter par le vent et, qui sait, peut-être que ça se serait bien passé ? Même si je ne ressentais rien de particulier pour elle, sur le long terme j’aurais peut-être fini par m’attacher à Satô et ressentir quelque chose qui s’apparentait à de l’amour ?

Karuizawa —  Et puis, vu que c’est de toi dont on parle, tu devais déjà savoir ce que ressentait Satô-san bien avant qu’elle ne te l’avoue non ? Une invitation le jour de Noël, c’est bien plus que de l’amitié… Alors en lui disant oui, l’idée de te mettre en couple avec elle t’as traversé l’esprit non ?

Moi —  On peut dire qu’après ce rendez-vous, j’ai réalisé que je ne pouvais pas sortir avec Satô. C’est l’interprétation la plus logique du cours des évènements, non ? 

Karuizawa —  C’est sans doute vrai. Mais de ce que j’ai pu voir, tout s’est très bien déroulé pourtant. Tu avais l’air d’apprécier ce rendez-vous. 

.

Moi —  Si je devais vraiment être honnête avec toi, je ne pense pas que je puisse dire que je n’ai jamais pensé à l’idée de sortir avec Satô, aujourd’hui. 

Karuizawa —  T-tu vois ? C’était bien ce que je pensais. 

Moi —  En sortant avec Satô, j’aurai sans doute pu expérimenter de nombreuses choses. 

Elle était peut-être mal à l’aise devant ses mots, car elle montra un peu d’aigreur en les entendant.

Karuizawa —  Expérimenter de nombreuses choses, qu’est-ce que tu veux dire précisément ? 

Moi —  À ton avis, où est-ce que même l’amour au final ? Inutile de te faire un dessin je suppose. 

Et naturellement, Karuizawa avait bien compris.

Karuizawa —  Huh !? Alors, t-tu voulais juste sortir avec quelqu’un pour une raison aussi dégoûtante !? 

Moi —  Toi tu n’as jamais pensé à ça, en y songeant ? 

Karuizawa —  J-je n’en sais rien ! C’est un territoire totalement inconnu pour moi aussi ! 

Moi —  Mais ça ne répond pas à ma question. Est-ce que tu as déjà songé à sauter dans ce monde inconnu ? 

Karuizawa —  C’est… C’est, je veux dire, c’est pas une chose qu’on décide tout seul, ça dépend surtout de la personne avec qui on est, non ? Si c’est pas la bonne personne, alors y a aucune raison de penser à ça !!

Moi —  Bon, c’est vrai,  j’imagine que n’importe qui ne ferait pas l’affaire. 

En tout cas, je ne connaissais personne qui ne cherchait pas la meilleure personne possible pour ça.

Karuizawa — J’ai pas raison !? 

Moi —  Mais je n’ai rien à redire en ce qui concerne Satô. 

Karuizawa —  Muua-alors dans ce cas, pourquoi l’as-tu rejeté ?! C’était l’occasion idéale de te jeter dans ce monde inconnu, comme tu le dis !! 

Moi —  Eh, soit pas si fâchée. 

Karuizawa —  Je ne suis pas fâchée ! 

Si l’on demandait à 100 personnes, alors 100 personnes auraient dit que Karuizawa était fâchée à ce moment-là. Bien entendu, je n’avais même pas à réfléchir à ce qui pouvait la mettre en colère comme ça.

Moi —  Si j’avais choisi de le faire avec Satô… est-ce que tu aurais toujours été avec moi, là, en ce moment-même ? 

Karuizawa —  Ehh ? 

Moi —  C’est la principale raison pour laquelle j’ai choisi de ne pas sortir avec Satô. 

Ne comprenant pas ce que je venais de dire, Karuizawa essaya de chercher un sens derrière mes mots. En effet, si j’avais choisi de sortir avec Satô, il était évident que cela aurait rendu mon séjour dans ce lycée bien plus agréable. J’aurai pu, en ayant une amoureuse, partager avec elle de nombreux joyeux moments et même les moments plus difficiles auraient été plus agréables à deux. Et, peu à peu, mon lien avec elle se serait renforcé. Voilà le doux futur que les lycéens, un peu partout dans le monde, auraient imaginé en entendant cette déclaration.

Cependant, il ne m’était possible de l’envisager que si j’étais certain que cela n’affectait en rien Karuizawa. Et de ce que j’avais pu constater, il était probable que sortir avec Satô allait rendre Karuizawa plus difficile à utiliser. Ce n’était pas un simple pressentiment : rien qu’en ayant rejeté Satô, Karuizawa se montrait déjà plus proche de moi. Si j’avais fait l’autre choix, Karuizawa aurait certainement pris ses distances.

L’incident sur le toit avait été un tournant pour Karuizawa. La confiance qu’elle me portait était devenue absolue, et ce n’était pas exagéré de dire qu’elle était totalement acquise, que le risque qu’elle me trahisse était quasi nul. Encore fallait-il prendre un minimum soin de ce lien. Que ce soit Ryuuen, Sakayanagi ou même Nagumo… Peu importe qui allait devenir une menace pour elle à cause de moi, elle allait rester à mes côtés quoiqu’il arrive. Et c’était bien la seule personne dont je pouvais avoir une pareille garantie.

« Il m’a trouvé une remplaçante », « il n’a plus besoin de moi »… Je ne voulais pas qu’elle angoisse ainsi. Car elle aurait alors tout fait pour garder sa place, quitte à faire des choses extrêmes hors de ses cordes… Des choses qui auraient échoué, la faisant rentrer dans un cercle vicieux d’échec détruisant peu à peu sa confiance en elle. Je craignais que Karuizawa ne devienne l’ombre d’elle-même.

Bien entendu, si Satô possédait autant de charme que Karuizawa, tout ça n’aurait pas posé problème. Elle aurait alors été qualifiée pour être sa remplaçante. Avoir Satô en tant qu’atout principal, et utiliser Karuizawa en tant que substitut… C’était une option envisageable. Mais au vu de ce que j’avais pu voir aujourd’hui, j’avais la conviction que c’était impossible.

Satô ne pouvait remplacer Karuizawa. Que ce soit en termes de capacités ou de force mentale, je pouvais affirmer qu’elle n’arrivait pas à la cheville de Karuizawa. Et c’était une chance que la différence entre les deux ait pu être si clairement visible dès le premier rendez-vous.

En dissimulant le fait que ce double rendez-vous avait été organisée, en prétendant que tout ça n’était qu’une coïncidence, j’avais pu comparer l’attitude calme de Karuizawa qui tâchait de rendre cela crédible, et celle de Satô qui enchaînait imprudence sur imprudence, alternant des moments où elle était trop nerveuse et d’autres où elle surjouait un détachement. Et le moment décisif qui me fit  prendre ma décision, fut le moment où Nagumo apparu : Karuizawa osa agir, là où Satô était simplement incapable de quoi que ce soit.

En cas d’urgence, il était certain que ces aspects allaient faire toute la différence. Car à partir de ce moment, il y avait trois problèmes auxquels j’allais devoir me confronter. Le problème du Conseil des élèves, ça, je pouvais encore l’ignorer… Mais ce n’était pas le cas de celui avec Sakayanagi et de celui avec mon père.

Si ces deux-là me mettaient dos au mur, ma situation ici pouvait changer radicalement du jour au lendemain. Tant que je n’avais pas éliminé ces menaces complètement, je me devais de garder une Karuizawa dans mes bonnes grâces auprès de moi. Et je n’étais pas non plus très rassuré par ce que pouvaient faire Chabashira-sensei et le proviseur Sakayanagi : je me doutais qu’ils n’allaient pas faire quelque chose de grossier, mais maintenant que j’avais accès aux coulisses ils étaient devenus des dangers potentiels également.

Pour toutes ces raisons, cette existence connue sous le nom de Karuizawa Kei m’était devenue indispensable. Même le proviseur, le maître des lieux qui avait un pouvoir quasi absolu, pouvait être anéanti en utilisant Karuizawa astucieusement… Si on arrivait à le faire tomber sous le charme d’une lycéenne. Bon, Karuizawa n’allait probablement pas être capable d’aller « jusqu’au bout », mais elle était déjà capable de beaucoup de choses. L’idée était là.

Karuizawa —  Je m’étais fait là réflexion, j’avais jamais osé demander mais, Kitoyaka… Tu ne vois les autres que comme des outils, pas vrai ? 

Moi —  Ce n’est pas vraiment mon intention. 

J’aurais beau lui répondre quoi que ce soit, jamais Karuizawa n’allait être convaincue, elle qui m’avait vu l’utiliser à de nombreuses reprises.

Karuizawa —  Et… Juste par curiosité, est-ce que tu as déjà éprouvé de l’affection pour quelqu’un ? 

Moi —  Jusqu’à maintenant ? Jamais. 

Je pensais cependant que j’adorerais pouvoir aimer quelqu’un. Je n’en avais juste jamais eu l’occasion.

Ou bien…

Dans mon cœur, il n’y avait pas cette chose qui permettait à l’amour de s’éveiller. Les garçons et les filles, je comprenais la différence biologique entre les deux. Mais, à part ça, c’était le noir complet pour moi. C’était le cas pour tous les gens dans la White Room.

Moi —  Au final…

Karuizawa —  Quoi ? 

Moi —  Non, rien. 

Au final, j’avais beau avoir quitté la White Room, peut-être y étais-je toujours enfermé, d’une certaine façon. En son sein nous avons tout appris, tout pour affronter la moindre des situations…  Et ces choses entraient en contradiction avec l’idée de passer une vie de lycéen tranquille.

Apprécier un rendez-vous honnêtement, sortir avec Satô… Ça aurait dû être ma seule préoccupation à ce moment-là. Mais je ne pouvais pas tout simplement pas agir sans arrière-pensée. Lorsque je voyais les différents pièges que mes ennemis me tendaient, je ne pouvais rien faire d’autre que de prendre les mesures nécessaires pour assurer ma pérennité.

Tout le reste passait au second plan, même ce qui pouvait arriver à d’autre. Au final, tout ce qui comptait, c’était d’être le vainqueur… Telle était la philosophie qui avait été ancrée en nous, et je ne pouvais pas en faire fi à part d’une seule façon : en me donnant la mort.

Alors que je commençai à marcher, Karuizawa se mit en marche elle aussi, avec un décalage. Jamais elle ne se tint au même niveau que moi, gardant toujours une certaine distance suffisante pour continuer notre conversation. Même si quelqu’un nous voyait tous les deux, la distance était suffisante pour qu’on ne pense pas qu’on était ensemble, mais qu’on allait juste dans la même direction par coïncidence.

Karuizawa —  Ahh. Et dire que j’ai fait tant d’effort aujourd’hui, rien que pour Satô, et que tout ça au final était inutile…

Cette résolution qu’elle avait prise, c’était particulièrement difficile à comprendre, surtout après l’horrible moment qu’elle avait dû subir durant cet incident sur le toit de l’école.

Moi —  Après ce qu’il s’est passé y a à peine quelques jours, tu t’es vraiment très vite remise, Karuizawa. 

Karuizawa —  Ça faisait des lustres que j’avais pas été maltraitée de la sorte !

Moi —  On dirait que cette fois c’était différent non ? Ce ne doit pas être pareil quand c’est exceptionnel, comme ça, et quand c’est répété tous les jours depuis des années.

Un harcèlement quotidien, de la primaire au collège… Elle en était maintenant affranchie. Ce lycée qui nous obligeait à rompre tout contact avec l’extérieur était une opportunité inespérée pour elle. Mais elle ne s’était pas contentée de ça et avait fait preuve d’une certaine vivacité, en se faisant sa place. Cependant, Karuizawa me lança un regard mystérieux après que je ne lui ait dit ça.

Karuizawa —  Ahh pour ça, je dois t’avouer quelque chose. Désolée, Kiyotaka, j’ai menti à moitié. 

Moi —  Menti ? 

Karuizawa —  Ce que j’ai dit à Yousuke-kun, à propos de mon harcèlement depuis près de 9 ans déjà, c’était un mensonge. En vrai, j’ai juste été harcelée à partir du collège, mais j’ai forcé le trait histoire d’être plus à même à le convaincre de m’aider. En tout cas, c’est pour ça que je lui ai dit ça. Même si l’environnement change, le harcèlement ne disparait pas pour autant, voilà ce que je voulais lui ancrer dans l’esprit. Pour qu’il ait peur lui aussi que ça puisse arriver de nouveau au lycée. 

Riant avec amertume, elle soupira un grand coup.

Donc voilà ce qu’il s’était passé. Un mensonge afin de pouvoir s’assurer que Hirata l’aide. Pour penser à tout ça en vue de préserver sa sécurité, cela montrait toute l’ingéniosité de Karuizawa.

Karuizawa —  Du coup, pour la fois où tu as manipulé Manabe et les autres pour qu’elles s’en prennent à moi… Est-ce que c’est pas le moment de t’excuser vraiment, pour de bon ? 

Moi —  Maintenant que tu en parles, c’est vrai que je ne l’ai jamais fait correctement. Avec cette histoire de rendez-vous, ça m’était passé au-dessus de la tête. 

Karuizawa — Et il y a aussi le fait que, alors que tu m’avais dit que tu ne me contacterais plus, tu m’aies appelé pour me demander un service. Ça aussi, ça mériterait des excuses, non ? 

Moi —  J’aimerais plutôt retirer tout ce que j’ai dit à propos de ne plus te contacter. Et si ça te va, alors je m’excuserai ensuite pour tout ça, ok ? 

Karuizawa —  Je n’en crois pas un mot ! Alors je ne vais rien attendre du tout, je veux des excuses, tout de suite. 

Moi —  Maintenant ? Mais comment ? 

Karuizawa —  Je t’ai dit beaucoup de chose sur moi, alors en retour, révèle-moi aussi des choses sur toi, Kiyotaka. 

Moi —  À propos de quoi ? 

Karuizawa —  Par exemple, quand le président Nagumo est venu te parler, explique-moi toute cette histoire. 

Pour Karuizawa, tout ceci devait être aussi anxiogène que cette histoire de rendez-vous avec Satô. Alors que j’éclaircisse cette question était pour elle quelque chose de bien plus concret que des excuses.

Karuizawa —  C’est vrai quoi, au final je ne comprends vraiment pas pourquoi tu t’es mis à courir sérieusement, pendant ce relais. À cause de ça, de plus en plus de gens t’ont à l’œil. 

Moi —  En effet, et je compte bien m’occuper de ça pour y mettre fin. Surtout que maintenant que la classe est unifiée et est capable de se débrouiller toute seule, surtout comparé à ses débuts, il ne devrait plus y avoir de problèmes de ce genre. 

Karuizawa —  Peut-être, mais cette manière de penser ne te ressemble pas. Et puis, si on ne parle qu’en termes de cohésion, la classe B est loin devant nous. Alors je ne vois pas comment on pourrait les battre, rien qu’avec ça. 

Et après avoir dit ça, Karuizawa poursuivit.

Karuizawa —  En fait tu cherches juste une excuse pour te retirer du jeu, c’est ça ? 

Moi —  Comme je m’y attendais, tu as trouvé la bonne réponse. 

La classe D était encore en phase de construction. Elle ne tenait pas encore la route face à la classe A ou la classe B, c’était certain. Cependant, faire en sorte de la faire progresser encore d’avantage n’était plus de mon ressort.

Karuizawa —  Mais ça ne change rien au fait que durant ce relais, en te démarquant comme ça, tu as attiré l’attention de tout le monde, non ? Pourquoi tu as fait ça ?  

Elle semblait vouloir dire que c’était bien étrange de ma part d’avoir décidé de courir vite pendant ce relais, quitte à attirer l’attention de personnes comme Nagumo Miyabi. Vu que c’était Karuizawa, je pouvais lui expliquer, ça ne posait pas de problème. Non, en fait, c’était parce que c’était elle, que j’avais intérêt à le lui expliquer. Et le fait qu’elle me le demanda d’elle-même m’économisait beaucoup d’efforts et de temps.

Moi —  Qu’est-ce que ça te fait si je te dis que la Horikita de notre classe et le Horikita ex-président du conseil étaient frère et sœur ? 

Karuizawa —  Hmm, d’une certaine façon je l’avais déjà compris. Comment dire ? N’oublie pas mon très grand sens de l’observation. En parlant de ça, le président du Conseil des élèves… Hmm, non il faut dire « ancien » sinon ça peut porter à confusion… Bref, tu savais pour lui depuis bien avant le relais non ?

Moi —  Oui. Par le biais de mon lien avec sa petite sœur. Et c’est en partie pour ça que j’avais déjà attiré son attention. 

Karuizawa —  Cela veut dire qu’il connaît ton vrai visage, celui qui agit uniquement derrière la scène ? 

Moi —  Derrière la scène, huh ? Il ne connaît concrètement que la surface. Dans ce lycée, tu es la seule à pouvoir savoir exactement ce que je suis derrière la scène, comme tu dis. 

Karuizawa —  Hmmm. Je ne sais pas si c’est censé me faire plaisir ou pas. 

Voilà ce qu’elle me répondit mais je ne pus sentir aucun mécontentement de la part de Karuizawa, bien au contraire. Recevoir les secrets de quelqu’un en exclusivité est parfois une lourde responsabilité, mais cela peut aussi être plaisant car la personne se sent alors flattée et spéciale aux yeux de l’autre. Du point de vue de Karuizawa, cette marque de confiance allait inévitablement rester ancrée dans son cœur.

Moi —  Le titre d’ancien président du Conseil peut être utile dans de nombreux cas. Comme pour l’incident sur le toit, par exemple. 

Quand j’avais fait se retirer Karuizawa, elle avait dû rencontrer l’ancien président du conseil des élèves qui était censé attendre dans le couloir.

Karuizawa —  En parlant de ça…Oui, je suis bien tombée sur lui. 

Moi —  Et donc, maintenant, je suis en quelque sorte contraint de lui retourner cette faveur. 

Karuizawa —  Et tout ça aurait un rapport avec le fait que le président Nagumo t’ait à l’œil…

Moi —  Horikita-senpai et Nagumo sont en conflit. Pour le dire simplement, ils sont en quelque sorte rivaux. Et le fait que Horikita-senpai me contacte n’est pas du goût de Nagumo apparemment. Nagumo était impatient de pouvoir se confronter à lui pendant le relais, lui aussi. 

Karuizawa —  Tout ça à l’air bien compliqué. En gros, tu t’es immiscé dans leur duel, c’est ça ? 

Maintenant, elle devait avoir saisi la raison pour laquelle Nagumo était venue me voir, aujourd’hui. Mais la vraie question allait se jouer maintenant.

Moi —  C’est aussi à cause de ça que Horikita-senpai m’a demandé de lui rendre un service. Il semble vouloir faire tomber Nagumo de son piédestal de président du Conseil des élèves. 

Karuizawa —  Et il t’aurait chargé de réaliser ça ? 

Moi —  N’est-ce pas ennuyant ? 

Karuizawa —  Mais, tu es sans doute le seul capable de faire quelque chose contre ce remarquable président. 

Moi —  Donc tu penses que je pourrais y arriver ? 

Karuizawa —  Si tu ne le peux pas, alors personne ne le pourrait, non ? 

Avant que je ne m’en rende compte, l’estime qu’elle avait de moi avait grimpé de façon assez significative. Peu importe combien je me montrais modeste, Karuizawa n’allait pas en démordre.

Moi —  Au fait, vu qu’on parle de ça, je dois te dire que je compte aller voir un élève de première là. 

Karuizawa —  Un élève de première ? Qui ça ? 

Moi —  Je me le demande moi-même. Son identité est encore un mystère. De l’autre côté c’est pareil, il ne sait pas encore qui je suis. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il fait partie des élèves de 1ère qui résistent à Nagumo.

Karuizawa —  Héhé, je suis en train de te gêner là, c’est ça ? 

Moi —  Pas vraiment. Si tu veux être présente pour cette rencontre, ça ne me dérange pas. Qu’est-ce que tu décides ? 

Je lui demandai si oui ou non, elle voulait être de la partie.

Karuizawa —  Je viens. 

Après avoir hésité un peu, Karuizawa répondit ainsi. Après avoir entendu cela, j’éteignis mon téléphone. Puis nous nous dirigeâmes tous les deux vers le lieu de rende


———————————————————–
<= Précédent // Suivant =>
———————————————————–


Traduction de mangas/novels.