VIOLET EVER CHAPITRE 2

La fille et la Poupée de souvenirs automatiques

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Traduction : Raitei
Correction : Nova
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Je me… souviens.

Une jeune fille était venue…

Elle fut assise, silencieuse, écrivant des lettres.

Je me…souviens.

Le visage de cette personne… Et ma mère avec ce doux sourire…

Cette scène… pour sûr…

Je ne l’oublierai jamais, même à ma mort.


Le métier de copiste existait depuis l’antiquité. Il fut en déclin lorsque furent commercialisées les poupées automates copistes. Mais les professions avec une longue histoire derrières elles sont toujours aimés et soutenus par un petit groupe de personnes. C’était précisément l’augmentation du nombre de ces automates qui poussait paradoxalement les nostalgiques à prétendre que les professions traditionnelles avaient leur charmes.

La mère d’Ann Magnolia était une de ces personnes. Elle avait un goût prononcé pour tout ce qui était démodé. Avec ses cheveux noirs ondulés, ses taches de rousseur et son corps svelte, la mère d’Ann ressemblait trait pour trait à sa fille. Venant d’une riche famille, elle reçut une éducation d’élite, se maria et, même après avoir vieilli, avait toujours un look de jeune femme. Le doux sourire qu’elle arborait chaque fois qu’elle riait aux éclats, était indescriptible. Observant sa mère, Ann pensait qu’elle avait tout d’une petite fille. Elle était vigoureuse et maladroite à la fois et elle affirmait toujours avec un réel enthousiasme qu’elle voulait essayer tel ou tel vêtement sans jamais s’arrêter, devant ses yeux désabusés. Elle aimait les promenades en bateau et les courses de chiens, ainsi que les arrangements floraux de style oriental que l’on pouvait trouver dans les brodures de courtepointes. Elle aimait apprendre et avait un côté de passionné. Si elle allait aux théâtres, c’était pour regarder des pièces romantiques et elle aimait la dentelle et les rubans à tel point que ses robes ressemblaient à celles des princesses des contes de fées. Elle les a imposa à sa fille pensant que les parents et les enfants se devaient d’être assortis. Ann s’était parfois demandé ce qui n’allait pas avec sa mère. Ses tenues contrastaient avec son âge mais elle n’a jamais pu lui exprimer cela clairement.

Ann chérissait sa mère plus que quiconque dans le monde – plus encore que sa propre existence. Même si elle était une petite fille, elle avait cru être la seule à pouvoir protéger sa mère, qui n’était en aucun cas une personne avec la tête sur les épaules. Son amour pour sa mère n’avait aucune limite. À l’époque où cette dernière tomba malade et que la date de son décès fut prononcée, Ann eut sa première rencontre avec une poupée épistolière. Même si elle avait de nombreux souvenirs avec sa mère, ceux qui la marquaient étaient toujours ceux où il y avait un mystérieux visiteur. La poupée était apparue un jour très dégagé où le ciel était d’un bleu intense. La route était baignée de rayons de soleil caractéristique du printemps. À côté, les fleurs qui avaient commencé à fleurir à l’intérieur du dégel se balançaient au rythme de la douce brise, leurs bouts tremblants. Depuis le jardin de sa maison, Ann observait la façon dont la poupée marchait. La mère d’Ann vivait dans le coin supérieur gauche d’un vieux bâtiment à l’architecture occidentale qu’elle avait hérité de sa famille. Avec ses murs blancs et ses tuiles bleues, entourés d’énormes bouleaux, l’endroit était comme une illustration tirée d’un livre pour enfants. La résidence se trouvait en périphérie, ayant été construite isolée et assez loin de leur ville animée d’origine. Même si l’on cherchait dans toutes les directions, aucune maison ne se trouvait à l’horizon.

C’est pourquoi, s’il y avait des invités, on les aperçevraient facilement depuis les fenêtres.

  • Qu’est-ce que c’est ?

Vêtue d’un blouson d’une seule pièce qui avait un large col en ruban à rayures de couleur cyan, Ann avait l’air un peu ordinaire mais n’en était pas moins charmante. Il semblait presque que ses yeux marron foncé lui sortaient de la tête au vu de leur grande ouverture.

Ann enleva dirigea ensuite dehors afin de profiter de la lumière du soleil, et se précipita dans le jardin pour aussitôt revenir chez elle avec ses chaussures fleuries sous la semelle. Elle passa devant l’immense entrée principale, gravit l’escalier en colimaçon rempli de portraits de famille et ouvrit une porte décorée de roses.

  • Maman !

Alors que sa fille avait le souffle irrégulier, la mère la réprimanda tout en soulevant un peu son corps de son lit.

  • Ann, ne t’ai-je pas dit qu’il fallait frapper avant d’entrer dans la chambre de quelqu’un ? Il faut demander la permission !

Après avoir été réprimandée, Ann laissa échapper un « muh » d’agacement, mais elle s’inclina profondément pour s’excuser malgré tout, ses mains jointes devant l’ourlet de sa jupe. On pouvait se dire à raison qu’elle avait un côté « jeune demoiselle » mais en réalité, elle n’était qu’une simple enfant. Elle n’avait que sept ans et son visage ainsi que ses petits membres reflétaient la douceur.

  • Maman, pardonne-moi.
  • Très bien. Alors dis-moi, tu as trouvé autre insecte à l’extérieur? Si c’est le cas, je ne veux pas le voir !
  • Ce n’est pas insecte ! J’ai vu une jeune fille poupée qui marche ! Elle est vraiment énorme ! Elle ressemble à ces poupées que tu as dans ta collection de photos !

Avec son vocabulaire limité, Ann s’exprimait de manière imagée. Sa mère claqua la langue d’un « tsk, tsk » et lui dit :

  • Pardon ? exprime-toi plus gracieusement s’il te plait !
  • Mais, maman !
  • N’oublie pas que tu es une fille de la famille Magnolia ! Tu te dois de t’exprimer correctement ! Reformule-donc ta phrase !

Les joues bouffies, Ann reformula à contrecoeur :

  • J’ai vu une poupée en forme de jeune fille qui marchait !
  • Ah bon ?
  • Il n’y a que des voitures qui passent devant notre maison. Si elle est à pied, cela signifie qu’elle est descendue de la station de train à proximité. En général, ceux qui descendent de là, viennent nous voir.
  • En effet !
  • Il ne se passe jamais rien ici de toute manière alors c’est sûr qu’elle se dirige vers notre maison ! je…j’ai un mauvais pressentiment !
  • Je vois que tu joues au detective aujourd’hui hein ? conclut tranquillement sa mère dont l’attitude contrastait avec celui de sa fille, méfiante.
  • Je ne suis pas en train de jouer ! Hé, fermons toutes les portes et fenêtres … faisons en sorte que cette jeunne fille poupée … cette poupée en forme de jeune fille … ne vienne pas à l’intérieur ! Je vais te protéger maman. « 

Sa mère afficha un sourire crispée tandis qu’Ann soufflait par le nez avec détermination. Elle dû se dire qu’elle n’était qu’un enfant et qu’elle avait besoin de se défouler afin d’oublier l’ennui. Ainsi, elle se prit au jeu malgré tout en se levant de son lit avec difficulté. L’ourlet de son déshabillé au couleur pêche traînait sur le sol et se tint à côté de la fenêtre. Sous la lumière naturelle du jour, la silhouette de son corps frèle pouvait être aperçue sous le tissu.

  • Mais ce ne serait pas une poupée épistolière ? maintenant que j’y pense, elle devait arriver aujourd’hui !
  • Qu’est-ce qu’une poupée épistolière ?
  • Je t’expliquerai plus tard, Ann. Aide-moi à me préparer !

Quelques minutes plus tard, la mère demanda à sa fille de la préparer avec l’élégance qu’exigeait la famille Magnolia. Ann n’avait pas changé ses vêtements, mais avait juste ajouté un ruban qui correspondait à la couleur de sa robe. Sa mère, en revanche, portait une robe couleur ivoire avec des volants en dentelle à double couche, ainsi qu’un châle jaune clair sur ses épaules et des boucles d’oreilles en forme de rose. Elle aspergea l’air d’un parfum composé de trente types de fleurs différentes dans l’air avant de le faire sur sa propre personne.

  • Maman, es-tu excitée ?
  • C’est même encore plus excitant que de rencontrer un prince étranger !

Elle était effectivement sérieuse. La tenue que sa mère avait choisie était celle qu’elle portait seulement pour les occasions importantes ce qui ne manqua pas de faire cogiter Ann.

Je n’aime pas ça … ça aurait été bien s’il n’y avait pas d’invités…

Normalement, les enfants attendaient avec impatience les visiteurs tout en se sentant un peu nerveux, mais Ann était différente. À partir du moment où elle avait pris conscience des choses autour d’elle, Ann avait déduit que tous les visiteurs qui venaient pour sa mère à la santé fragile en avait pour son argent. Sa mère était une personne insouciante et les visites la rendaient toujours heureuse, alors elle avait tendance à vite faire confiance à ses visiteurs. Ann aimait sa mère par-dessus tout, mais ses faibles connaissances monétaires ainsi que sa piètre intuition pour déceler le danger la randeait très méfiante. Ann ne ferait même pas confiance à une poupée. Mais ce qui l’inquiétait encore plus c’était la motivation qu’avait gagné sa mère quand elle sut que la poupée épistolière était en chemin. Le fait de faire autant d’efforts pour une rencontre ne manquait pas de fatiguer sa mère et Ann le savait bien. Depuis que sa mère l’ignora en déclarant qu’elle avait hâte de rencontrer son invitée, elles sortirent toutes les deux la saluer, ce qu’elles n’avaient pas fait depuis longtemps. Ann vit sa mère à bout de souffle après avoir descendu les marches mais sortir dehors sous le soleil éclatant comme si on entrait dans un nouveu monde fut revigorant. La pâle blancheur de la peau de sa mère se démarquait car elle avait pris l’habitude de ne se déplacer qu’à l’intérieur du manoir. Ainsi, avec l’excès de luminosité, Ann n’arrivait pas à percevoir clairement le visage de sa mère mais a vu que ses rides avaient augmenté. Elle serra ensuite sa poitrine fermement. Elle savait que le temps était compté.

Maman est … un peu plus petite qu’elle ne l’était.

Bien qu’Ann fût encore une petite fille, elle était l’unique héritière de la famille Magnolia après sa mère. Alors qu’elle n’a que sept ans, on lui avait dit de se préparer car les médecins avaient dit que sa mère n’en avait plus pour longtemps.

Si le temps presse alors je veux qu’elle soit là pour moi jusqu’à la toute fin !

Ann voulait que sa mère passe son temps précieux uniquement avec elle. Cette poupée épistolière n’était qu’un parasite à son sens.

  • Merci de me recevoir

Une lumière radieuse émergea de cette route baignée de soleil. Dès qu’Ann l’eut vu, son mauvais pressentiment se confirma.

Ah, alors c’est elle qui compte voler ma mère !

Pourquoi a-t-elle eu une telle pensée ? Tout ce que l’on pouvait dire c’était qu’elle réagissait à l’instinct.

C’était une poupée d’une beauté envoûtante. Ses cheveux dorés brillaient comme s’ils étaient nés du clair de lune. Ses yeux, semblables à des orbes bleus, brillaient comme des pierres précieuses. Ses lèvres étaient d’un rouge éclatant et tendres à tel point qu’elles semblaient avoir été pressées durement. Elle avait une blouse d’un bleu prussien sous sa robe blanche à un ruban accompagné d’une broche d’émeraude. Ses Bottines au couleur marron cacao étaient une fabrication artisanale et l’on pouvait voir qu’elles avaient beaucoup servi.

En plaçant son parapluie à rayures blanches et cyan ainsi que son sac sur l’herbe, elle fit montre d’une élégeance qui dépassa celle d’Ann et sa mère en s’inclinant respectueusement :

  • Je suis enchantée de de faire votre connaissance. Je me dirige en tout lieu, là où les clients le désirent. Je suis la poupée epistolière, Violet Evergarden !

 Sa voix, aussi exquise que son apparence, retentit dans leurs oreilles. Après avoir été subjuguée par tant de beauté, Ann regarda sa mère, qui était on ne peut plus à l’aise.  Elle était semblable à  une petite fille qui venait de tomber amoureuse avec les étoiles qui scintillaient dans les yeux.

J’avais raison ! Je le sens mal !

Ann pensait cette ravissante invitée avait pour objectif de lui enlever sa mère loin d’elle.


Violet Evergarden était une poupée épistolière qui travaillait en tant qu’écrivain publique. Ann demanda à sa mère la raison pour l’avoir engagée.

  • J’aimerais écrire des lettres pour quelqu’un mais au vu de la longueur, j’avais besoin de quelqu’un pour écrire à ma place.

Sa mère ricana. Ces derniers temps, elle comptait sur ses domestiques même pour l’aider à prendre son bain. Ainsi, elle n’avait pas la force d’écrire pendant une trop longue durée.

  • Mais pourquoi cette personne ?
  • Elle est belle, tu ne trouves pas ?
  • Certes, mais…
  • Elle est connue dans le milieu. C’est vrai que son apparence de poupée est ce qui la rend populaire mais elle est aussi réputée pour bien faire son travail. Et puis avoir une femme à nos côtés durant ce séjour est moins malaisant tant au niveau pudique que pratique.

Ann savait que sa mère accordait beaucoup de crédit à la beauté et elle était convaincue que cette jeune fille avait été selectionné pour son apparence.

  • Si ce n’était que des lettres, j’aurais pu les écrire moi-même !

La mère d’Ann gloussa nerveusement après ce qu’elle venait de dire

  • Ann, tu n’arrives pas encore à écrire des mots difficiles. Qui plus est, je ne veux pas que tu y vois le contenu.

Il était ainsi évident qu’Ann était hors-course pour être  candidate.

J’imagine qu’elle doit écrire à papa…

Le père d’Ann les avait abandonnées. Il ne restait jamais à la maison bien qu’il ne travaillait pas beaucoup, profitant ainsi du business prospère de la famille qu’il avait hérité. La version officielle est qu’elle l’avait épousé par amour mais Ann n’y croyait pas du tout.  Non seulement il ne visita pas sa mère après qu’elle soit tombée malade mais en plus, quand il vint enfin à la maison après tant de temps, ce n’était pas pour elles mais pour récupérer des vases et des tableaux du manoir afin de les vendre. En effet, il avait cet être pathétique avait sombré dans les vices que sont les paris et l’alcool.

Il était pourtant un héritier promis à un bel avenir. Hélas, quelques années après s’être marié, sa famille fit face à de grandes diffIcultés et les affaires s’éfondrèrent, devenant ainsi financièrement dépendante des Magnolias. D’après Ann, il semblait que c’était justement son père qui était à l’origine de ces difficultés.

Ann dépint toutes les circonstances et exprima tout son mépris envers son père. Après tout, même après un échec, ne pouvait-il pas continuer de faire de son mieux ? Non seulement il abandonna, mais en plus il ignora totalement les difficultés de sa mère et sa maladie, fuyant continuellement. Cela expliquait pourquoi son expression changeait du tout au tout quand elle employait le mot « père ».

—      De nouveau cette tête… cela gâche vos charmants traits.

Ann reçu un petit coup de pouce entre les sourcils, étirant la zone. Sa mère semblait déplorer la haine que sa fille pouvait éprouver envers son père. Ainsi, même en ayant été traitée si durement, il semblait que son affection pour son mari soit restée la même.

—      Ne sois pas aussi dure avec ton père. Ne dit-on pas qu’après la pluie vient le beau temps ? Il a mené une vie très sérieuse toutes ces années avant d’être ainsi, après tout. Et même si nos routes sont séparées pour l’instant, je suis certaine que nous finirons par nous retrouver un jour.

Ann savait pourtant pertinemment qu’un pareil jour n’arriverait pas. Et quand bien même cela serait le cas, elle n’aurait aucunement l’intention de passer l’éponge et de l’accueillir comme si de rien n’était. A supposer qu’il revienne réellement, était-il possible expliquer sa non-venue par l’amour qu’il éprouvait pour sa femme, malgré son état de santé critique faisant qu’elle était continuellement hospitalisée ? Il n’aurait donc pas cherché à l’ignorer, c’était juste que la voir dans cet état lui était insuportable.

Il devait pourtant savoir que le temps lui était compté.

—      C’est bon même si papa n’est pas là.

C’était comme s’il n’avait jamais été présent. Pour Ann, le terme « famille » n’englobait que sa mère. Par conséquent, tous ceux qui auraient pu causer du tord à cette dernière étaient ses ennemis, même son propre père. Constituait également un ennemi toute personne tentant de voler du temps à sa mère à son détriment. La poupée épistolière, qu’importe qu’elle ait été engagée par sa mère elle-même, n’y faisait pas exception.

—      Ma mère est à moi.

Les choses étaient ainsi posées : toute personne susceptible de compromettre leur monde à toutes les deux consituait un danger.


La mère et Violet ont débuté la rédaction des lettres assises sur un banc au style classique. Elles écrivaient sur une table dans le jardin, abritées par un parasol. Le contrat entre les deux femmes s’échelonnait sur une période d’une semaine. La mère semblait avait prévu un programme très chargé pour Violet !

Peut-être n’écrivait-elle pas que pour une seule personne. Après tout, lorsqu’elle était en bonne santé, la mère avait pour habitude de recevoir de nombreux amis à son manoir, organisant des cérémonies de thé régulières. Néanmoins elle n’avait plus de nouvelles de ces personnes.

—      Inutile de leur écrire donc…

Ann ne s’approcha pas trop, préférant espionner au loin en se cachant derrière les rideaux. Elle avait reçu la consigne de ne pas déranger pendant l’écriture de ces lettres.

—      Même les parents ont parfois des secrets pour leurs enfants, n’est-ce pas ?

Cette phrase sonnait comme un coup de poignard pour Ann, qui entretenait une relation fusionnelle avec sa mère.

—      Je me demande de quoi il est question ? Pour qui écrit-elle ? Je suis curieuse…pensa-t-elle en collant sa tête sur la vitre.

La tâche de donner du thé ainsi que des snacks étaient du ressort des domestiques.Ainsi, Ann pouvait jouer la petite fille modèle pretextant les servir alors qu’elle voulait écouter ce qu’il se disait. Tout ce qu’elle pouvait faire était de les regarder, impuissante face à la maladie de sa mère.

  • Pourquoi la vie est elle ainsi ?

Le fait de sortir une phrase d’adulte ne lui donna guère plus de crédibilité du haut de ses sept ans. Alors qu’elle les observait toujours d’un regard mauvais, elle pu relever pléthore de détails. Le duo travaillait calmement bien que parfois l’atmosphère était tantôt solennel tantôt détendue. Durant les moments amusants, sa mère riait à gorge déployée tout en tapant sur la table. Durant les moments tristes, elle s’essuyait les larmes avec le mouchoir que lui tendait Violet. Il est vrai que sa mère était très émotive mais pour Ann, elle ouvrait anormalement trop son cœur à quelqu’un qu’elle venait tout juste de rencontrer.

—      Maman va encore être trompée !

Ann avait appris aux dépens de sa mère ce qu’était la dureté, l’indifférence, la trahison et la cupidité. Elle s’inquiétait énormément pour elle qui avait tendance à trop faire confiance aux gens. Elle aurait aimé que cette dernière puisse agir plus prudemment. Mais, peut-être qu’elle avait fait le choix de confier les tréfonds de son cœur à cette poupée, Violet Evergarden.


Durant son séjour, Violet était considérée comme une invitée de marque. Au moment du déjeuner, la mère lui avait proposé de venir se joindre à elles mais Violet refusa. Lorsqu’Ann demanda pourquoi, la poupée lui répondit avec un ton monocorde qu’elle souhaiter manger toute seule. Ann la trouvait bizarre. Quand sa mère fut allitée, peu importe à quel point les repas préparés par les domestiques étaient chauds, ils n’avaient aucun goût. L’intérêt était de manger en groupe. Ann intercepta une domestique venue apporter le dîner pour Violet et la remplaça stipulant qu’elle voulait le faire. Le meilleur moyen de connaître son ennemi était de commencer par intéragir avec lui. Au menu, il y avait du pain moelleux, de la soupe de légume et de poulet avec des haricots colorés, des pomme de terres grillées mêlées avec des oignons garnis de sel, de l’ail et du poivre, du roti de beuf avec sa sauce ainsi qu’un sorbet à la poire. C’était un menu assez commun dans la famille Magnolia. Ann avait grandi dans un environnement bourgeois et pour elle, ce fut un repas tout à fait ordinaire.

  • Maman n’a pas eu le temps de vérifier mais demain il faudra augmenter la quantité de viande dans son repas et mettre du gâteau à la place su sorbet. C’est une invitée tout de même. 

L’hospitalité était le propre des bonnes familles.

Alors qu’elle atteignait une porte en bois de chêne, celle de la chambre d’amis, elle l’interpella, les mains étaiant occupées avec le plateau.

  • Heeey, c’est l’heure du dîner.

Des bruissements venaient de l’intérieur et, après une pause, Violet ouvrit la porte et sortit la tête. En agissant de la sorte, Ann grommela :

  • C’est lourd. Dépêchez-vous de le prendre !
  • Je suis terriblement désolée, jeune maîtresse.

 Elle accepta immédiatement le plateau en se confandant en excuses de son air apathique, mais pour un enfant, son attitude restait incompréhensible.

Ann s’introduisit dans la pièce après que la porte derrière Violet fut ouverte et plaça le plateau sur un bureau. La chambre d’ami était joliement décorée et régulièrement entretenue par les domestiques. Ses yeux se posèrent sur la valise à roulette ouverte posée sur le lit. Elle était en cuir avec des autocollants de dédouanement de divers pays et laissait entrevoir un pistolet.

  • Ah

Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, Violet revint à elle et les deux filles continuaient leurs gestuelles de façon synchrone comme dans un spectacle de pantomime. Au final, Violet mit les pieds dans le plat.

  • Jeune maitresse, un pistolet est quelque chose de commun pour vous ?
  • C’est un vrai ? demanda Ann tout excitée
  • Pour une femme qui voyage seule, le self-defense est primordial
  • Le self défense ?
  • C’est savoir se protéger soi-même

Alors que Violet plissait légèrement les yeux, le corps d’Ann tremblait au mouvement de ses lèvres. Si elle était un peu plus âgée, la fille aurait compris que ce qu’elle ressentait était de la fascination. C’était une femme capable de subjuguer les gens avec des mots et des gestes comme par enchantement.  Ann se sentait beaucoup plus menacée par les charmes de Violet que par le fait qu’elle portait une arme à feu.

  • Alors tu … tire avec cette chose? Dit-elle tout en immitant la forme d’un pistolet avec ses mains. Son bras fut immédiatement redressé par Violet.
  • Veuillez être plus ferme. Si votre main est molle, vous serez incapable de résister au recul.
  • Nous ne sommes pas en condition réelle. C’est juste un doigt !
  • Certes mais il vaut mieux avoir le bon geste. Vous pourriez en avoir besoin un jour.
  • Mais de quoi cette pourpée parle ?  Vous ne le saviez pas ? les femmes ne sont pas censées utiliser ce genre de choses.
  • Le port d’une arme à feu n’est pas réservé à un sexe en particulier que je sache répondit Violet sans hésitation. Ann fut admirative.
  • Pourquoi en portez-vous une ici ?
  • Le prochain endroit où je suis en partance est une zone de conflit. Soyez tranquille, je n’ai aucune intention de l’utiliser ici.
  • Heureusement !

L’attitude d’Ann força Violet à lui poser une question en toute curiosité.

  • Cette maison ne bénéficie pas de protections ?
  • C’est une maison normale, nous n’en n’avons pas besoin
  • Et si voleur apparaît, vous comptez faire comment pour vous défendre ? demanda Violet le regard perplexe. Elle fut tellement étonnée qu’elle pencha la tête sur les côtés accentuant son côté poupée.
  • Si quelqu’un de ce genre apparait, tout le monde le verrait. Nous sommes en pleine campagne, vous l’avez bien vu en arrivant.
  • Je vois. Ceci pourrait expliquer le faible taux de criminalité dans les zones à faible densité de population, dit-elle en hochant la tête comme si on lui donnait un cours. On aurait dit un enfant.
  • Tu es bizarre ! s’exlama Ann avec force, pointant son index vers Violet. Bien que ce fut sorti avec mépris, Violet fit un petit sourire pour la première fois.
  • Jeune maîtresse, ne devriez-vous pas être couchée ? Une fille se doit de dormir tôt sinon cela serait préjudiciable pour elle.

A cause du sourire innatendu, Ann fut interloqué eà tel point qu’elle n’eut plus rien à dire. Toutes rouges, ses joues la trahissait.

  • Je vais aller dormir. Vous devriez faire de même si vous ne voulez pas que ma mère ne vous sermonne.
  • En effet.
  • Si vous tardez encore pour dormir, des monstres viendront vous inciter à le faire.
  • Bonne nuit jeune maîtresse

Ann  ne supportait plus la station debout ainsi que de rester ici. Elle quitta rapidement la pièce. En marchant, elle redevint curieuse et lança aussitôt un regard du coin de l’œil. Elle vit Violet, pistolet à la main à travers la porte à moitié ouverte. Son expe=ression était presque figée et il était difficile de comprendre son humeur sur l’instant. Cependant, même la petite Ann réussit à déchiffrer son sentiment en un seul regard.

  • Ah…c’est une…solitaire.

Cette arme connotant la brutalité et la férocité contrastait avec son apparence. Ann pouvait difficilement imaginer être attachée à elle, mais elle commençait à se familiariser avec les gants noirs couvrant les mains de Violet. Alors que cette dernière tenait le pistolet avec ces mêmes mains et pressait le derrière de l’arme contre son front, elle avait l’air d’être en pleine prière. Avant de s’en aller vers le salon, les oreilles d’Ann purent capter les mots de Violet prononcés dans le vide.

  • Je vous en prie, donnez-moi un ordre…

Le ceur d’Ann commença soudainement à battre plus vite.

  • J’ai le visage très chaud. Ça picotte !

Elle ne comprenait pas très bien pourquoi elle avait des palpitations, mais la raison était qu’elle avait entrevu le côté adulte de Violet.

  • Étrange. Même si je n’aime pas cette personne, je m’intéresse à elle.

L’intérêt pour quelqu’un était juste une étape avant la romance. Ann ne savait pas encore que la frontière entre aimer et ne pas aimer était mince.


L’observation d’Ann continua même après cela. Il semblait que la progression de l’écriture des lettres allait bon train car le paquet d’enveloppes avait augmenté. Violet regardait discrètement dans sa direction de temps à autre, la faisant se demander si elle l’avait remarquée. Duran ces moments, le cœur de la petite s’emballait. Elle avait fini par prendre l’habitude de placer ses mains fortement sur sa poitrine pour se calmer.

Le changement d’attitude à son égard avait aussi continué.

  • Hey. Hey. Mettez-moi un ruban sur mes cheveux.
  • Très bien.

Même si elle était triste à l’idée que sa mère soit monopolisée, elle ne se laissait plus submergée par la colère.

  • Ce pain est si dur que je ne peux même pas le croquer.
  • Le tremper dans la soupe serait une bonne idée pour le rammolir.

Pendant les pauses, Ann en profitait pour rejoindre Violet afin de se balader avec elle.

  • Violet. Violet.
  • Oui, jeune maîtresse ?

Elle ne s’était pas encore rendue compte que la fille avait délaissé le « vous » pour l’appeler par son prénom.

  • Violet, lis-moi des livres, danse avec moi et attrape des insectes avec moi dehors !
  • Veuillez indiquer un ordre de priorité, jeune Maîtresse.

Violet avait du mal à la gérer mais ne l’ignorait pas pour autant.

  • Quelle personne étrange. Elle déteint sur moi quand je suis à ses côtés.

Ann était maintenant devenue obsedée par la poupée.


Les moments paisibles ne durèrent pas et l’état de santé de la mère d’Ann se dégrada petit à petit malgré avoir repris du poil de la bête à l’arrivée de Violet. L’exposition au vent dehors avait peut-être été une mauvaise idée. Sa fièvre était sérieuse au point qu’on ait dû faire déplacer un médecin au manoir. Malgré la situation, aucune pause n’avait été envisagée par les deux femmes et Violet continua d’écrire les lettres que lui dictait la mère d’Ann depuis son lit. Sans considération aucune pour sa mère, Ann déboula dans la chambre et, l’on pouvait lire l’inquiétude sur son visage.

  • Pourquoi tu fais autant d’efforts pour ces lettres ? Le médecin a dit que c’était inutile !
  • Si je ne le fais pas maintenant, je ne pourrai peut-être jamais le faire. Ne t’en fais pas. Comme ma tête me joue des tours, après tant de diction j’ai fini par avoir de la fièvre. Mais c’est sûrement psychologique.

Le faible sourire de sa mère l’empêcha de répliquer tant il lui perça le cœur. Les moments joyeux avaient disparus comme s’ils navaient été qu’illusion pour laisser place encore une fois à l’amertume de la réalité.

  • Arrête maman !

Bien que sa mère fût toujours là, bien vivante, elle pouvait s’arrêter de respirer soudainement. Ce sentiment de pouvoir la perdre à tout moment avait ressurgi.

  • N’écris plus ces lettres, je t’en supplie !

Si cela lui donnait de la fièvre…si cela lui raccourcissait la vie…

  • Je t’en prie, arrête !

…même si c’était le souhait de sa mère, Ann ne voulait pas qu’elle continue.

  • Y’en a marre ! hurla-t-elle en relâchant toute l’anxiété qu’elle avait accumulée jusqu’à lors.  Ann elle-même fut surprise d’avoir élevé la voix de cette manière. Le ton de sa voix était plus fort qu’elle ne l’avait imaginé.
  • Maman, pourquoi tu ne m’écoutes pas ? tu préfères être avec Violet plutôt que moi ? Pourquoi tu ne me regardes pas ?

Elle avait à cet instant fait jaillir tout son égoisme chose, que l’on ne martèle pas sur n’importe qui. Il aurait mieux valu pour elle de le faire plus élégemment. Au lieu de ça, elle fit montre de sa détresse.

  • Tu n’as pas besoin de moi ? finit-elle par lui reprocher d’une voix toute tremblotante

Tout ce qu’elle voulait était un peu d’attention. Sa mère secoua la tête avec de grands yeux à ses mots.

  • Ce n’est pas ça, tu te trompes. Qu’est-ce qui ne va pas Ann ? répondit-elle en paniquant essayant tant bien que mal d’abaisser la tension.

Ann évita la main que lui tendait sa mère pour lui caresser la tête. Elle ne voulait pas être touchée.

  • Tu n’écoutes pas ce que je te dis !
  • Tu sais, j’ai envie d’écrire ces lettres !
  • Elles sont plus importantes que moi ?
  • Il n’y a rien de plus important que toi, Ann.
  • Menteuse !
  • Ce n’est pas un mensonge, répondit-elle d’une voix calme et plein de chagrin.

Malgré tout, Ann continuait les attaques. Le fait que les choses ne s’étaient pas déroulées comme elle le voulait a fait exploser son ressentiment.

  • Menteuse ! Tu l’as toujours été ! Tout le temps…tout le temps, tu me mens ! Ton état de santé ne s’améliore même pas un peu ! Pourtant, tu disais que tu irais mieux !

Après avoir dit la seule chose qu’elle savait qu’elle n’aurait pas dû, Ann le regretta immédiatement. Telle était le genre de scène qui se serait normalement déroulée entre un parent et un enfant qui ne s’aimaient pas. Ce jour fut une exception. Sa mère, rougie par la fièvre, continuait à sourire silencieusement.

  • Maman … hé, appela Ann. La tension avait  soudainement disparu. Ann avait du mal à parler bien qu’elle essayait de dire quelque chose.
  • Ann, s’il te plaît, laisse-moi seule, murmura-t-elle avec les larmes aux yeux. Les grosses gouttelettes se détendirent et finirent par tomber en cascade sur ses joues. Ann était choquée que sa mère, qui souriait toujours malgré la douleur, malgré la maladie, laissait ses larmes transparaître.
  • Maman pleure.
  • Comme sa mère n’était pas du genre à pleurer, Ann avait cru que les adultes étaient des créatures qui ne versaient jamais de larmes. Après s’être rendue compte que ce n’était pas le cas, le fait qu’elle ait fait quelque chose de terrible lui vint à l’esprit.
  • J’ai blessé maman

Même si Ann savait qu’elle, plus que toute autre, devait prendre du recul, même si elle était convaincue que la tâche de protéger sa mère lui appartenait le plus, elle l’avait fait pleurer.

  • M…Mam…

Ann essaya de s’excuser, mais fut repoussée par Violet, qui l’entraîna hors de la pièce comme un petit chien.

  • Arrêtez ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! S’exclama Ann, incapable de résister et laissée seule dans le couloir.

Les sanglots de sa mère pouvaient être entendus de l’autre côté de la porte, maintenant fermée.

  • M … Maman … s’exclama Ann, désemparée.
  • Maman, hé…
  • Pardon. Désolée de vous avoir fait pleurer. Ce n’était pas mon intention.
  • Maman!  Maman!
  • Je voulais juste que tu prennes soin de toi. Comme ça…comme ça … Je pourrais être avec toi ne serait-ce qu’une seconde de plus.
  • Maman…
  • Maman, hé !
  • Est-ce … ma faute?

En raison de la frustration de ne pas avoir reçu de réponse, sa solitude résonna. Elle essaya de frapper violemment ses poings contre la porte. Cependant, même sans se blesser, ses mains devinrent fébriles.

  • Est-ce que j’ai été égoïste?

Nous avions une mère qui était au seuil de la mort et une fille qui pouvait être « orpheline » à tout moment…

  • Souhaiter d’être avec elle est vraiment quelque chose de mauvais ?

Nous avions une mère qui continuait d’écrire des lettres car elle pouvait ne plus en avoir l’occasion dans le futur et une fille qui détestait ça. Les larmes qui s’étaient assêchées allaient repartir de plus belle. Ann inspira profondément et poussa un hurlement.

  • Y’a-t-il quelqu’un de plus important que moi pour Maman ?!!

Après avoir dit les choses à voix haute, elle continua à parler fort. Sa voix étaitComme elle avait hh elle a commencé à crier. Sa voix était étouffée et son timbre était craquelant dans sa complainte.

  • Maman, n’écris pas des lettres et passe du temps avec moi !!

Se plaindre quand leurs demandes ne pouvaient être satisfaites était caractéristique des enfants.

  • Sans toi maman, je serai seule ! Toute seule ! Combien de temps cela va durer ? Je veux être avec maman autant de temps que possible ! Si je dois rester seule après autant que tu arrêtes d’écrire et profite de moi !

C’était ça. Ann n’était encore qu’une enfant.

  • Sois avec moi !

Encore trop jeune pour pouvoir faire quoi que ce soit, une simple enfant qui avait vécu à peine sept ans et qui tenait à sa mère plus que tout.

  • Je veux être avec toi…

Une enfant qui n’avait pas encore accepté le sort qui lui était réservée.

  • Jeune maîtresse !

Violet sortit de sa chambre. Elle fixa Ann dont le visage était larmoyant. Alors que la petite trouvait injuste le fait qu’on l’ait mis à l’écart, la poupée tendit sa main et la posa sur son épaule. Cet action chaleureuse avait fait disparaître toute hostilité.

  • Si je te vole le temps de ta mère, c’est pour une bonne raison. Ne la déteste pas.
  • Mais…mais…mais !

Violet baissa le regard pour croiser celui d’Ann.

  • Il est évident que vous êtes quelqu’un de forte. Même avec un corps aussi petit, vous prenez soin de votre mère malade. Les enfants en général n’auraient pas votre degré d’engouement. Vous êtes vraiment quelqu’un de respectable jeune maîtresse Ann.
  • Non ! ce n’est pas ça ! je voulais juste être avec maman et profiter du temps qu’il reste !
  • Et c’est aussi le cas de votre mère, répondit Violet dont les mots renvoyèrent de la pitié.
  • Mensonges, mensonges, mensonges, mensonges…je veux dire…elle préfère se focaliser sur la personne à qui elle écrit ces lettres plutôt que moi alors que personne dans son entourage ne se soucie vraiment d’elle !
  • Tout le monde ne pense qu’à l’argent !
  • Je suis la seule qui se soucie vraiment d’elle.

La façon dont ses yeux brun foncé la voyaient, les adultes et tout ce qui leur était lié étaient enveloppés de fabrications. Ses épaules tremblaient alors que ses larmes coulaient sur le sol. Déformée par ces larmes, sa vision était aussi floue que le monde qu’elle voyait en ce moment. Combien de choses dans ce monde étaient réelles ?

  • Quand bien même…

La jeune fille pensait que peu importe combien de temps elle vivrait après, si le monde était rempli d’hypocrisie et de trahison depuis le tout début de sa vie alors le futur n’avait pas à pointer le bout de son nez.

  • Quand bien même…

La quantité de choses jugées vraies par Ann pouvait être comptée sur les doigts de la main. Elles brillaient sans relâche dans un monde grisâtre. Avec elles, elle pouvait tolérer n’importe quel obstacle.

  • Quand bien même…
  • Je n’avais besoin que de maman et de personne d’autres…
  • Je n’étais pas la première dans son cœur.

Alors qu’Ann hurlait, Violet plaça son index contre ses lèvres à une vitesse qui ne pouvait être perçue par les yeux humains. Le corps d’Ann trembla un moment. Sa voix s’arrêta net. Dans le couloir vide, les sanglots de sa mère pouvaient encore être entendus de derrière la porte.

  • S’il s’agit de moi, vous pouvez vous mettre en colère autant que vous voulez. Frappez-moi ou que sais-je mais, s’il vous plait, évitez d’employer des mots qui attristeraient celle à qui vous tenez le plus et ce, pour votre propre bien.

Violet avait le visage sévère ce qui fait que les larmes se formèrent à nouveau. Les cris qu’elle avait réprimés étaient encore frais et douloureux.

  • Ai-je eu tort ?
  • Tu n’as rien à te reprocher.
  • Parce que je suis une mauvaise fille, maman est devenue malade et va bientôt…
  • Mourir ?
  • Non, répondit Violet en chuchottant d’un ton toujours un peu désinteressé mais concerné tout de même.

Les larmes d’Ann coulaient toujours depuis ses yeux déformés par les pleurs.

  • Vous êtes vraiment gentille jeune maîtresse. Si elle est malade ce n’est pas de votre faute. Vous ne pouvez rien y faire. C’est comme mes bras, je ne pourrais plus jamais obtenir une peau aussi douce que la vôtre.
  • Alors c’est la faute à qui ?
  • Plutôt que de chercher un fautif, mieux vaut se concentrer sur comment vivre cette vie qui nous a été accordée.
  • Qu’est-ce que je dois faire alors ?
  • Pour l’instant, vous êtes libre de pleurer.

Violet ouvrit grand ses bras mécaniques qui firent un faible bruit.

  • Si vous ne voulez pas me frapper, alors puis-je vous prêter mon corps pour que vous vous soulagiez ?

Cela pourrait être interprété comme « vous pouvez venir me faire un calin » bien qu’elle ne soit pas le genre de femme à dire ce genre de chose. Ann avait ainsi un endroit qui s’était ouvert pour pleurer en toute sécurité et n’hésita pas à enlasser Violet. Ann sentait un parfum provenant de différentes fleurs.

  • Violet, ne m’éloigne pas de maman,  dit-elle en serrant fermement son visage contre la poitrine de Violet, la trempant de larmes.
  • Ne volez pas mon temps avec maman, Violet.
  • Essayez de tenir encore quelques jours de plus.
  • Alors, dites au moins à ma mère que je peux rester auprès d’elle pendant que vous ecrivez. Faites comme si je ne suis pas là. Je veux juste être à ses côtés et lui tenir la main fermement.
  • Je suis vraiment désolée mais ma cliente c’est votre mère. Il n’y a rien que je puisse faire pour changer cela.
  • Je ne supporte pas les adultes ! déclara Ann, pensive.
  • Je vous déteste Violet !
  • Mes plus sincères excuses, jeune maîtresse !
  • Pourquoi écrivez-vous des lettres ?
  • Parce que les gens ont des sentiments qu’ils souhaitent transmettre aux autres.

Ann savait qu’elle n’était pas le centre du monde. Quoi qu’il en soit, le fait que les choses ne se soient jamais déroulées comme elle le souhaitait a fait couler plus de larmes de frustration.

  • Des choses comme ça n’ont pas besoin d’être livrées …

Violet continua simplement de la serrer dans ses bras Ann qui se mordait la lèvre de mécontentement.

  • Il n’est pas de lettre qui n’ait pas besoin d’être délivrée, jeune maîtresse.

Il semblait que ses mots s’adressaient à elle-même plutôt qu’à la fille ce qui ne manqua pas de faire réfléchir Ann. La phrase resta ainsi gravée dans sa mémoire.


Le temps qu’Ann Magnolia avait passé avec Violet Evergarden était seulement d’une semaine. Sa mère avait réussi a finir tant bien que mal les lettres et Violet quitta avec réticence le manoir une fois que le contrat fut terminé.

  • Vous allez dans un endroit dangereux n’est-ce pas ?
  • En effet mais quelqu’un m’attends là-bas.
  • Vous n’avez pas peur ?
  • Moi, la poupée épistolière, Violet Evergarden, accoure là où le client veut me voir.
  • Je pourrai vous appeler si un jour je veux écrire des lettres pour quelqu’un ? demanda Ann, n’osant pas investiguer plus loin.

Que se passerait-il si la jeune fille mourrait avant d’avoir rencontré son client ? Que se passerait-il si Ann ne trouvait personne à qui écrire des lettres ? Ces questions qui étaient des hypothèses où elle ne reverrait jamais la poupée a fait qu’elle ne pu les exprimer verbalement. Sur le départ, Violet lui serra brièvement la main.

Plusieurs mois s’écoulèrent après que Violet fut partie. La maladie de la mère d’Ann avait atteint un point critique. Celles qui fut à son chevet jusqu’à sa mort furent Ann et la domestique de sa mère. Jusqu’à ce qu’elle ferme les yeux, Ann lui murmura continuellement un « je t’aime maman ». La mère ne pu qu’hocher la tête doucement en guise d’affirmation.

Ce fut durant un jour de printemps silencieux et paisible que sa chère mère s’eteignit. À partir de ce moment, Ann fut toujours extrêmement occupée. Concernant son héritage, après une discussion avec les notaires, on décida de geler les multiples comptes bancaires de la famille jusqu’à ce qu’elle soit majeure. Elle embaucha également un tuteur privé qui vécut dans le manoir afin de l’épauler pour ses études. Comme elle voulait marquer profondément son passage sur terre le plus possible avec la mémoire de sa mère, Ann  travailla dur pour obtenir le même niveau de qualification que cette dernière.

Elle ne revit jamais son père. Il assista à l’enterrement, mais ils eurent simplement échangé deux ou trois mots. Après que sa mère soit décédée, il cessa complètement de revenir au manoir. Ses problèmes d’addictions furent également résolus et Ann ne lui demanda pas la raison de ce changement bien qu’elle fut contente pour lui.

Ann ouvrit un bureau de conseil juridique à la maison après l’obtention de son diplôme. Elle ne gagnait pas beaucoup mais n’avait plus de domestiques à son service. Elle avait donc assez pour subvenir à ses besoins. Elle fut aussi en pleine histoire d’amour avec un jeune entrepreneur qui venait souvent consulter.

Comme elle n’eut pas succombé au chagrin alors qu’elle avait perdu sa mère à l’âge de sept ans, les gens lui demandèrent comment elle trouvait la force pour être aussi dynamique. Ann répondit que ce n’était pas une séparation éternelle. Sa mère fut bien sûr, décédée. Ses os résidaient dans un caveau familial qui existait depuis des générations mais Ann ne manqua pas de préciser que sa mère fut une grande source d’inspiration, qu’elle l’avait guidée tout ce temps et qu’elle continuait à veiller sur elle en quelque sorte. Il y avait une raison pour laquelle elle affirma cela en souriant. Tout cela fut connecté avec le peu de temps qu’elle avait passé avec Violet Evergarden.

Le huitième anniversaire d’Ann avait été son premier sans sa mère. Un colis était arrivé pour elle ce jour-là. Il contenait un gros ours en peluche avec un ruban rouge. Le nom de l’expéditeur était celui de sa défunte mère, et le cadeau était accompagné d’une lettre.

.

Joyeux 8ème anniversaire, Ann. Beaucoup de choses tristes ont pu arriver. J’imagine que d’autres choses doivent te mener la vie dure mais ne déde pas. Bien que tu te sentes surement seule et qu’il est difficile de retenir ses larmes, n’oublie pas que ta maman t’aimera toujours.

C’était sans conteste une lettre écrite par sa mère. À cet instant, l’image de Violet Evergarden refit surface. Ce genre de service était-il inclus dans son travail ? Dans le passé, bien que sa mère fut l’auteur des lettres, tout avait été écrit par Violet Evergarden. Se pourrait-il que la Poupée ait écrit cela en imitant l’écriture de sa mère ? Quand Ann interrogea l’agence postale au sujet de cette livraison surprenante, elle fut informée qu’ils avaient signé un contrat à long terme avec sa mère et qu’ils furent censés distribuer des cadeaux pour son anniversaire chaque année. C’était en effet Violet Evergarden qui avait écrit la lettre et toutes les autres furent soigneusement conservées. On ne lui précisa pas pendant combien de temps les lettres continueraient de venir pour respecter la confidentialité du contrat, mais chaque année une lettre arriva jusqu’à ce qu’elle atteigne ses 14 ans.

J’imagine que tu es devenue une femme merveilleuse maintenant. Je me demande si tu as trouvé un jeune homme que tu aimes. Ta façon de parler et ton  attitude sont encore un peu enfantines, alors fais attention. Je ne peux pas donner de conseils concernant la romance, mais j’essaie tant bien que mal de faire en sorte que tu ne fréquentes pas un mauvais garçon. Tu as toujours été plus ferme que moi alors je ne m’inquiète pas vraiment. Je sais que celui que tu choisiras sera une personne géniale. Mais n’aie pas peur de l’amour.

Les lettres continuèrent toujours même quand elle avait 16 ans.

As-tu conduit une voiture ?  Tu serais surprise de savoir si Maman te disait qu’elle avait déjà conduit ?  Je conduisais beaucoup dans le passé. Mais j’étais stoppé par les gens qui roulaient avec moi. Ils n’aimaient pas ma conduite. Mon cadeau pour ton anniversaire cette fois est une voiture avec une couleur qui te va à ravir. Utilise simplement la clé jointe avec la lettre. Vu le temps passé, il y a sûrement de bien meilleurs modèles qui sont apparus, mais j’espère que tu ne te moqueras pas. J’attends avec impatience que tu découvres le monde.

Même quand elle avait 18 ans.

Je me demande si tu es mariée maintenant. Que dois-je te dire ? Devenir une femme à un si jeune âge c’est beaucoup de responsabilités, mais je peux te garantir que ton enfant sera mignon tout plein qu’il soit une fille ou un garçon.

Je ne veux pas insinuer qu’être parent est une tâche difficile, mais tu as fait des choses qui m’ont rendue tantôt heureuse et tantôt triste. Je veux que tu élèves tes enfants en pensant à leur bien-être avant tout. Mais je ne m’inquiète pas vraiment. Peu importe à quel point tu deviens insécure, n’oublie pas que je suis là, à tes côtés. Même si tu es devenue mère, tu restes toujours ma fille alors n’hésite pas à lâcher un cri parfois pour décompresser.

Je t’aime.

Même quand elle avait 20 ans.

Tu as déjà vécu 20 ans. C’est génial ! Alors que tu étais un petit être sorti de mon ventre, rien que de penser que tu es devenue une femme accomplie me fait penser que la vie est amusante. Je suis vraiment triste de ne pas t’avoir vu grandir, de ne pas pouvoir admirer la ravissante jeune femme que tu es devenue, mais j’ai l’espoir que l’on se retrouve un jour. Je te verrai à ce moment-là. Mais je ne doute pas une seule seconde de ta beauté mon Ann à moi. Même si des gens te veulent du mal et te découragent, je peux affirmer avec force que tu es la jeune femme la plus classe et la plus belle qui soit. Aie confiance en toi et va de l’avant en prenant tes responsabilités envers la société. Si tu as vécu aussi longtemps, c’est parce que beaucoup de gens ont pris soin de toi que tu ne les connaisses ou pas grâce à la structure communautaire dans laquelle tu vis. Il faut faire en sorte de lui rendre la pareille. Fais-le au moins pour moi. Enfin je dis ça pour en rajouter une couche, mais je sais que tu es une bosseuse. Garde le moral et profite de la vie, ma chérie.

Je t’aime.

Les lettres n’arrêtèrent pas. Les mots écrits par sa mère raisonnaient dans l’esprit d’Ann par une voix qu’elle oubliait de temps en temps. Dans le passé, les sentiments de sa mère malade lui avaient tous été adressés. Chacun d’entre eux était de futures cartes d’anniversaire pour sa fille bien-aimée. Ce qui voulait dire qu’Ann fut jalouse d’elle-même.

« Il n’est pas de lettre qui n’ait pas besoin d’être délivrée, jeune maîtresse.» Les mots de Violet traversèrent la frontière du temps et résonnèrent dans l’esprit d’Ann.

Les lettres furent toujours parvenues à destination même si maintenant elle était mariée et avait un enfant. Elle avait maintenant de longs cheveux noirs ondulés et vivait dans un immense manoir qui lui appartenait non loin de la ville. Elle veilla à sortir le matin d’un certain jour d’un certain mois. Elle attendait quelqu’un à la sortie du manoir en scrutant le paysage. Au moment où ses oreilles entendirent le bruit du vélo du facteur vêtu de sa redingote verte, elle se leva, les yeux brillants. Elle qui attendait anxieusement et trépignait d’impatience, avait désormais la silhouette de sa défunte mère.

Le facteur arriva à la résidence, lui remettant un énorme paquet avec un sourire. Lui, qui connaissait le contenu des cadeaux qui lui étaient envoyés chaque année, lui adressa des mots chaleureux: «En vous souhaitant un joyeux anniversaire, madame. » Elle répondit « merci » avec des yeux bruns foncé légèrement humides. Elle  demanda enfin ce qu’elle voulait savoir depuis longtemps.

  • Connaissez-vous  Violet Evergarden ?

Le bureau de poste et l’entreprise derrière les poupées épistolières entretenaient une relation étroite. Une fois qu’Ann lui demanda le coeur

  • Est-elle… ? demanda Ann le cœur battant, ne finissant pas sa phrase.
  • Oui, puisqu’elle est célèbre. Elle est toujours active, répondit le facteur en souriant, ayant compris de qui elle parlait.

Une fois que le facteur prit congé, Ann le regarda partir en caressant le cadeau avec le sourire aux lèvres. Ses larmes coulèrent lentement. Toujours souriante, elle gémit un peu.

– Ah … Maman, tu as entendu ?

Cette jeune femme travaillait toujours en tant que Poupée épistolière. Elle avec qui elle avait partagé des choses avait toujours la même fonction et allait bien.

  • Je suis heureuse. Très heureuse, Violet Evergarden.

Depuis le manoir, elle entendit une voix l’appeler.

  • Maman !

Elle se tourna dans la direction de la voix. Quelqu’un lui faisait signe depuis la fenêtre où elle avait l’habitude d’observer sa mère et Violet. C’était une fille aux cheveux légèrement ondulés qui était le portrait craché d’Ann.

  • C’est un autre cadeau de grand-mère ?

Ann hocha la tête au sourire innocent de sa fille.

Oui et il est bien arrivé ! répondit Anne de façon enthousiaste en retournant le geste. Au sein de la maison, sa fille et son mari se tenaient prêts pour commencer la fête d’anniversaire. Elle se dépêcha de rentrer, pleurant légèrement sur le chemin du retour. Elle se perdit aussitôt dans ses pensées.

  • Hey, Maman, tu m’avais dit que tu voulais que je comble mon enfant de tout le bonheur que tu avais expérimenté. Ces mots…m’ont vraiment touchée. Ils ont raisonné en moi. C’est pourquoi je vais suivre tes directives. Ce n’est pas l’unique raison pour voir cette personne, mais ça en fait partie. Moi aussi j’ai des sentiments que je veux transmettre. Malgré les nombreuses années qui se sont écoulées depuis notre rencontre, j’ai le pressentiment qu’elle n’a pas changé d’un poil. Avec sa belle voix et ses beaux yeux emplis de douceur, elle mettra à l’écrit mon amour pour ma fille. Violet Evergarden est le genre de femme qui ne vous décevra jamais, le type de Poupée épistolière que l’on voudrait voir travailler encore une fois. Quand je la reverrai, je la remercierai et m’excuserai sans malaise. Après tout, je ne suis plus cette fille qui ne faisait que pleurer.

Ann Magnolia n’oubliera jamais la femme qui l’avait enlacée quand elle était plus jeune.


Je me… souviens.

Une jeune fille était venue…

Elle fut assise, silencieuse, écrivant des lettres.

Je me…souviens.

Le visage de cette personne… Et ma mère avec ce doux sourire…

Cette scène… pour sûr…

Je ne l’oublierai jamais, même à ma mort.

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Traduction de mangas/novels.