CLASSROOM Y2 V9 Chapitre 6



L’attendu et l’inattendu

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Traduction : Nova
Correction : Raitei
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C’était les deux derniers jours du second trimestre. Le jour d’examen arrivait enfin. Pour rappel, il s’agissait d’une épreuve écrite globale nous opposant directement à la classe A. Les règles étaient grossièrement les mêmes que celles d’un examen écrit classique de mi-trimestre ou de fin d’année, avec bien sûr quelques spécificités.

Ce matin-là, de nombreux élèves à la note de C ou moins se rassemblèrent dans la salle pour réviser jusqu’à la dernière minute. Keisei et Horikita, qui étaient déjà tranquilles de ce côté-là, veillaient sur ces élèves, leur donnant des conseils tout en procédant à des vérifications finales minutieuses. Beaucoup pensaient que le pire était à venir, néanmoins, ils n’avaient pas conscience d’avoir fait le plus dur en amont : se préparer et être réguliers dans leurs révisions et adopter le bon état d’esprit. L’examen lui-même ne représente souvent qu’un cinquième de la charge de travail, et une fois passé, les gens relativisent énormément. 

La procédure d’examen était basée sur une feuille que Horikita avait soumise à Chabashira-sensei la veille, document indiquant l’ordre dans lequel tous les élèves de la classe passeraient l’examen. Étant donné que chacun était autorisé à résoudre un certain nombre de questions sur un total de 100, il était tentant de penser que l’ordre n’avait aucune importance. Néanmoins, chaque participant disposait de 10 minutes, y compris pour entrer et sortir de la salle. Ce temps était suffisant pour résoudre un problème, à condition de le comprendre rapidement sans réfléchir. Autrement dit, un élève ayant un moins bon niveau était plus susceptible de faire des erreurs bêtes voire de ne pas avoir le temps de répondre à la question à cause de la panique. Ainsi, l’ordre n’était pas tout à fait anodin car il fallait tenir compte des charges mentales.

Il restait moins de cinq minutes avant que la sonnerie ne retentisse pour le début de l’examen. Alors que tout le monde était très tendu, Kôenji était fidèle à lui-même : il vérifiait soigneusement son visage dans son miroir de poche et naviguait de temps en temps sur internet avec son téléphone, apparemment libre de faire ce qu’il voulait. En effet, il n’avait pas déclaré prendre ou non ce test au sérieux à Horikita, lui rétorquant qu’il ne lui devait rien. Cette dernière proposa une astucieuse suggestion : il devait passer en dernier pour résoudre les questions 99 et 100. En effet, même avec une note académique de B, ne pas répondre à deux petites questions n’était que 4 points de perdu.

De plus, comme il s’agissait des deux dernières questions, il n’y avait aucun risque qu’une inaction de Kôenji ne perturbe le déroulement de l’examen. Alors nous pouvions passer cela pour une incapacité à résoudre les questions. Kôenji avait bien sûr volontiers accepté. En vérité, il était bien peu probable qu’il nous sabote en ne répondant pas. Il n’avait aucune raison de s’asseoir sur les 50 points de classe. Néanmoins, il valait mieux jouer la sécurité dans la mesure où il restait assez imprévisible.

L’examen allait être compliqué. Nous n’étions pas optimistes, mais nous avions globalement mis les chances de notre côté. D’autant que la classe A comprenait également des élèves moins doués scolairement. Que chaque élève soit seul dans sa salle empêche une classe de déployer sa solide organisation car les bons élèves ne peuvent pas couvrir les moins bons, les aider ou encore leur fournir en antisèches. Enfin, Sakayanagi avait probablement plus d’un tour dans son sac.  Tout ce que les classes pouvaient faire était de faire progresser leurs élèves et d’optimiser les ordres de passage. Ou, comme Ryuuen, jouer les fouines avant l’examen. Il restait éventuellement des méthodes osées, comme promettre de commettre certaines erreurs via un contrat. Mais il valait mieux éviter que ce soit trop grossier, au risque de se faire prendre par l’administration qui allait minutieusement analyser les résultats de l’examen. D’autant qu’un ou deux pots-de-vin n’étaient pas forcément suffisant. 

Enfin, dans un lycée rempli d’élèves qui faisaient fondamentalement de leur mieux, il était inconcevable qu’il y ait des gens comme Kôenji et moi mal évalués par l’OAA. Cela pouvait éventuellement nous permettre de recevoir quelques points en plus. Ainsi, Horikita avait longtemps bénéficié de plein de petites choses jusqu’ici.

Chabashira-sensei apparut une fois la sonnerie retentie. Nous nous dirigeâmes tous vers le bâtiment spécial et nous mîmes à patienter. Ensuite, un par un, nous résolûmes les problèmes sur nos tablettes en suivant l’ordre déterminé par Horikita. Ce processus fut répété jusqu’au dernier élève, Kôenji. Dans cette salle, sous la surveillance d’un enseignant, les élèves n’avaient le droit d’apporter ni matériel, ni téléphone. Il était également interdit de bavarder, chacun attendant son tour en silence. Tout ce qu’il restait maintenant à savoir, était si les élèves allaient pouvoir réussir et maîtriser leurs émotions.

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Les élèves étaient soulagés d’en avoir fini avec l’examen spécial, et l’attente des résultats se faisait longue.

Mlle Chabashira — Merci à tous pour votre travail acharné. Les résultats seront annoncés demain, mais aujourd’hui est le dernier jour de classe avant les vacances d’hiver. Tout ce que j’ai à vous dire pour finir, c’est de garder les bonnes habitudes.

Les mots de Chabashira-sensei pour remercier les élèves de leur dur labeur mirent un terme à la journée. Il ne restait plus qu’à attendre la cérémonie de clôture du lendemain, une libération tant attendue par beaucoup. Certains tentaient de jauger un peu le nombre de points obtenus via leurs réponses. Mais cela dépendait aussi de l’adversaire en question alors Horikita jugea bon de ne pas s’attarder là-dessus.

Karuizawa — Tu sais…

Kei s’approcha de moi et me parla à voix basse.

Moi — Qu’est-ce qui ne va pas ?

Karuizawa — Eh bien, je pense qu’il est temps de se rabibocher…  

Elle aborda le sujet avec hésitation.  Mais peu après, Horikita vint me voir.

Horikita — Ayanokôji-kun, tu as une minute ?

Moi — Ce serait possible de faire ça un peu plus tard ?

Horikita — Malheureusement, cela concerne le Conseil… Kiriyama nous a convoqués et c’est urgent.

Comme pour me prouver que c’était vrai, Horikita me montra un sms. Derrière elle se tenait une Kushida souriante.

Moi — Désolé Kei, nous parlerons une fois que ce sera fini. Appelle-moi quand tu veux.

Karuizawa — Umm… oui. À plus tard.

Je laissai Kei derrière moi et quittai la salle de classe avec Horikita et Kushida.

Horikita — À peine l’examen fini, voilà qu’ils remettent le couvert.

Kushida — Nagumo-Senpai sera là aussi. C’est autorisé, ça ?

Horikita — Pas vraiment, mais même s’ils ne sont plus impliqués dans le Conseil, ils restent des ainés. D’autant que notre discussion portera sur Kiryûin-senpai.

Moi — Je vois…

Tout ça était prévu car j’en avais discuté avec Kiryûin la veille. Mais le fait que Kiriyama en ait parlé à Horikita était surprenant. Le plan initial prévoyait qu’il n’y aurait que Kiriyama, Nagumo et moi, à la demande de Kiryûin.

Kushida — Hé, hé, hé. Je suis un peu perdue là…

Moi — Bon, Kushida, on va te faire un résumé. D’autant que j’ai quelques détails à ajouter pour Horikita.

Horikita — Des choses à ajouter ?

Moi — J’ai recueilli un témoignage.

Une fois devant la salle du Conseil, je vis deux élèves de 2nde. Aga, de 2nde A, et Nanase, désormais membre officielle du Conseil, de 2nde D.  Il semblait qu’il y allait vraiment avoir plus de monde que prévu.

Nanase — Il s’agit de ma première tâche au sein du Conseil des élèves. Ainsi ai-je décidé d’officier en tant que secrétaire.  

Elle tenait son carnet de notes avec un sens du devoir apparent.  

Horikita — Oh, tu te proposes donc de rédiger le compte-rendu.

Nanase — Oui. J’ai entendu dire que le travail de la secrétaire consistait à tout écrire.

Horikita — Oui, mais il y a déjà un cahier à cet usage dans la salle.

Nanase — Oh, vraiment ? Moi qui en ai acheté un…

Elle semblait tellement enthousiaste à l’idée de servir le Conseil qu’elle avait pris des initiatives.

Horikita — Ce n’est pas un problème. Si tu as un ticket de caisse, apporte-le-nous et tu seras remboursée.  

Nanase — Très bien. Encore navrée !

Horikita dit à Nanase qu’elle allait passer le carnet sur le budget du Conseil. 

Kushida — Bon, on rentre ?

Nagumo semblait être déjà présent et attendait à l’intérieur avec Kiriyama.

Nagumo n’était pas sur le siège du président, où il s’asseyait toujours, mais debout.

Nagumo — Je suis désolé, Horikita. Les 1ère doivent être fatiguées après l’examen spécial.

Horikita — Ce n’est pas grave. Mais tu as bien mentionné Kiryûin- senpai… ?

Horikita demanda la chose à Nagumo, l’air de rien.

Nagumo — Oui, Kiriyama m’a contacté pour une réunion extraordinaire, car Kiryûin souhaiterait porter plainte contre le Conseil.

Horikita — Porter plainte… Rien que ça ?!

Même moi je ne n’étais pas au courant. Pourquoi ce choix de Kiryûin ?

Horikita — Malgré tout, tu as aussi invité Ayanokôji, Kiriyama ?

Kiriyama — Il était l’une des personnes présentes, j’ai donc décidé que c’était nécessaire. Autrement, l’on allait m’accuser d’organiser des réunions à charge.

Nagumo — Eh bien, peu importe. C’est l’occasion de pouvoir assister à la première réunion présidée par Suzune !

En disant cela, Nagumo demanda à Horikita de s’asseoir à la place du président.

Horikita — Je vais prendre place alors…

Horikita s’inclina poliment et prit place.

Nagumo — Je vois que tu as choisi Kushida pour te seconder.

Horikita — Oui. J’avais pensé à Aga, déjà membre. Mais après coup, je considérais Kushida-san, qui a une meilleure connaissance du lycée, plus appropriée. Y a-t-il une objection ?

Nagumo — Non, je n’ai rien à redire.

Horikita prit place en tant que présidente du Conseil, et Kushida, en tant que vice-présidente, s’assit avec un air sérieux.

Nagumo — En revanche, elle a du cran pour être en retard après nous avoir appelés ici.

Quelques minutes plus tard, Kiryûin Fûka entra dans la salle.

Kiryûin — Désolée d’avoir fait attendre notre nouvelle présidente !

Horikita — Aucun problème. Prends place.

Kiryûin — Non, merci. Je parlerai debout. C’est bon, n’est-ce pas ?

Horikita — D’accord. Commençons. J’ai quelques questions à te poser.

Kiryûin — Tout ce que tu veux.

Horikita — J’ai cru comprendre que tu avais décidé de porter plainte contre le Conseil. Est-ce la vérité ?

Horikita poursuivit comme si elle ne savait rien.

Kiryûin — Plainte ?

Kiryûin inclina la tête avec curiosité, mais Kiriyama l’incita immédiatement à continuer.

Kiriyama — Ton retard nous a déjà fait perdre beaucoup de temps. Alors vas-y, arrête de tourner autour du pot.

Kiryûin — Que d’impatience. Bon, je vais un peu contextualiser les choses avant tout.

Kiryûin avait failli être prise en flagrant délit de vol à l’étalage par Yamanaka, en Tle D, alors que Kiryûin faisait des achats au centre commercial Keyaki après les cours. Heureusement, Kiryûin avait remarqué et arrêté la voleuse alors qu’elle s’apprêtait à glisser l’article dans son sac. Le vol avait ainsi échoué.

Kiryûin — Je ne peux pas croire que Yamanaka ait agi par ressentiment personnel.

Kiryûin jeta un regard en coin à Nagumo.

Kiryûin — Lorsque j’ai interrogé Yamanaka, elle a avoué qu’une certaine personne lui avait demandé de faire ça.

Horikita — Et qui est cette personne ?

Kiryûin — Nagumo Miyabi, l’ancien président du Conseil.

Les nouveaux 2nde siégeant au conseil, venant d’entendre parler de l’affaire pour la première fois, regardèrent Nagumo avec étonnement.

Cette annonce avait provoqué une tempête. Nous devions non seulement sanctionner cet incident, mais également trouver qui était le vrai commanditaire. J’étais curieux de voir comment Horikita allait gérer cette première affaire, déjà sérieuse. 

Horikita — Nagumo-senpai a-t-il des objections ?

Nagumo — Bien entendu. Malheureusement, Kiryûin, je n’ai pas donné à Yamanaka de telles instructions. Si un tel incident s’ébruite, ma crédibilité en prendrait un coup. Ce n’est pas du tout dans mon intérêt.

Kiryûin — Je ne sais pas. Je sais que tu as toujours voulu te battre sérieusement avec moi, mais toutes ces années je t’ai ignoré. Je me demande si tu ne m’en veux pas pour cela, voulant me forcer à relever ton défi. 

Ils semblaient tourner autour de pot.

Nagumo — Mon intérêt pour toi a disparu depuis longtemps.

Kiryûin — Ah oui, vraiment ? Haha.

Chacun campait sur ses positions.

Horikita — Kiriyama-senpai, tu es un camarade de classe de Kiryûin-senpai et tu as longtemps soutenu Nagumo-senpai en tant que vice-président. Qu’en penses-tu ?

Horikita s’adressa à Kiryama.

Kiriyama — Je comprends que Kiryûin soit contrariée qu’on l’ait presque fait passer pour une voleuse, mais je ne pense pas que Nagumo soit impliqué dans cette affaire. Si Nagumo était sérieux, il aurait choisi un moyen plus efficace.

Kiryûin — Tu ne crois pas que tu surestimes un peu trop Nagumo ?

Kiryûin sourit faiblement, mit ses mains sur les hanches et répliqua à Kiriyama.

Kiriyama — Au vu de ce que Nagumo a accompli dans cette école ? Je ne me base pas sur de la croyance mais sur des faits.

Horikita — Alors quel était le mobile de Yamanaka-senpai ? Avait-elle quelque chose contre Kiryûin-senpai ? Si oui, pourquoi essayer de faire porter le chapeau à Nagumo-senpai ?

Kiriyama — Je ne connais pas la vérité, mais il est en effet difficile de croire que Yamanaka ait agi seule.

Kiryûin — Nous sommes au moins d’accord sur un point !

Kiriyama — Yamanaka n’est pas vraiment une top élève. N’importe qui aurait pu la manipuler en échange de quelques points privés, pas uniquement Nagumo.

Kiriyama évoqua la possibilité d’une tierce personne.

Horikita — Si c’est vrai, cela signifie que nous devons commencer à identifier le vrai coupable.

Kiriyama — Oui, mais ce sera difficile. Quand Kiryûin lui a demandé d’avouer, elle n’a pas dit la vérité et a mentionné le nom de Nagumo.

Horikita — Kushida-san, que penses-tu de tout ça ?

À ce moment, Horikita demanda à Kushida, qui écoutait d’une oreille attentive.

Kushida — En tant que terminale, essayer de faire porter le chapeau à Nagumo-senpai ne comporte aucun avantage pour Yamanaka-san. Et pourtant, si elle l’a dit… cela signifie qu’elle veut absolument protéger le vrai coupable.

Horikita — En effet. Cela signifie qu’elle aurait plus peur du vrai coupable que de Nagumo. Elle aurait donc plus à perdre.

Kiryûin — Je ne comprends pas. Je ne vois pas d’élève plus effrayant que Nagumo. Ils essayent juste de nous la faire à l’envers, non ? 

Pour Kiryûin, qui continuait à soupçonner Nagumo, Kiriyama n’était qu’une personne de plus du côté de ce dernier. Et ce qu’elle disait avait du sens.

Nagumo — Forcément, tu me soupçonnes, tu n’es pas objective.

Kiryûin — Il n’y a pas d’autres candidats, je n’ai pas le choix.

Horikita — Je vais vous demander à tous les deux de bien vouloir vous taire. Il est évident que vous ne résoudrez rien en vous parlant.

Comme l’a souligné Horikita, la discussion entre Kiryûin et Nagumo ne menait vraiment à rien.

Horikita — Et toi, Kiriyama-senpai, comment gérerais-tu cette affaire ?

Kiriyama — Je pense que nous devrions éviter toute enquête ou poursuite supplémentaire. Cependant, ce que Yamanaka a fait était grave, même s’il ne s’agissait que d’une tentative. Une fois de plus, elle devrait s’excuser auprès de Kiryûin et lui verser une compensation. Je trouve ça réaliste.

Horikita — Il ne serait donc pas nécessaire de le signaler à l’école ?

Kiriyama — Si Yamanaka a agi seule, nous devons le faire. Mais si le vrai coupable n’est pas trouvé, si on le signale à l’administration, Yamanaka portera seule toute la responsabilité, n’est-ce pas ?

Horikita — C’est vrai. Même si l’école enquêtait, le vrai coupable n’allait pas forcément être démasqué.

Que Nagumo était innocent semblait déjà établi. Peut-être était-ce le moment de parvenir à un compromis.

Kiryûin — Tout ce que je veux, ce sont des excuses du vrai coupable.

Kiriyama — Et tu penses arriver à le démasquer ? Parce que je ne vois rien de nouveau de ton côté, à part si tu as réussi à tirer quelque chose d’Anazai que tu as menacé ?

Kiryûin haussa les épaules en réponse à la déclaration de Kiriyama. Il ne semblait pas avoir subi de blessures ou quoi que ce soit de ce genre, mais il ne faisait aucun doute que la manière dont il avait été attaqué était plutôt limite. Toutefois, il était peut-être un peu indélicat de le faire souligner par égard à Kiryûin.

Horikita — D’ailleurs, Ayanokôji-kun, j’ai appris que tu avais contacté Asahina-senpai l’autre jour.

À ce moment-là, Horikita rebondit sur ce qu’on venait de lui dire.

Moi — Par l’intermédiaire d’Asahina-senpai, j’ai demandé aux élèves de terminale ce qu’il en était. J’ai essayé de découvrir par quel genre de contrat Nagumo-senpai menait à la baguette les élèves en terminale et quel genre de relations ils avaient.

Horikita — Avant de venir ici, j’ai reçu un rapport d’Ayanokôji-kun. Et en parlant avec Asahina-senpai, il a également enquêté en détail sur Yamanaka-senpai.

Kiryûin — Oh ? Ayanokôji a fait ça ? Je l’ai toujours bien senti, ce gars.

J’avais déjà signalé ce fait à Kiryûin, mais elle avait délibérément prétendu n’en avoir jamais entendu parler.

Nagumo — As-tu mis la pression à Ayanokôji, Kiryûin ?

Kiryûin — Cela pose problème, Nagumo ?

Nagumo — Non, mais si c’est le cas…

Nagumo essaya de continuer, mais il s’interrompit subitement.

Nagumo — Je suis désolé, c’est ta première affaire dans tes nouvelles fonctions.

Il se montra de nouveau plus vigilant.

Horikita — Il semble qu’Ayanokôji-kun n’ait pas pu rencontrer Yamanaka-senpai, mais que quelqu’un ait pu le faire… C’était Tachibana-senpai, également en Tle D. Pourquoi est-il apparu, alors qu’il n’était pas censé être impliqué dans cette affaire ? Il semblerait que ce soit pour empêcher Yamanaka-senpai de dire la vérité.

Nagumo — Yamanaka et Tachibana étaient liés ?

Demanda Nagumo à Horikita, faisant comme s’il n’en savait rien.

Horikita — Ayanokôji-kun dit que lorsqu’il a demandé la vérité à Tachibana-senpai, il a obtenu la même réponse : qu’il avait été chargé par Nagumo-senpai de glisser un produit dans le sac de Kiryûin-senpai.

Nagumo — Mais bien sûr. Cela faits des semaines que je ne lui ai pas parlé. Le vrai coupable est peut-être Tachibana, en fait.

Kiryûin — Comme si tu allais dire le contraire, tiens !

Il était inévitable que Kiryûin réponde à Nagumo de cette manière.

Horikita — Kiryûin-senpai, quelle relation entretiens-tu avec Tachibana-senpai ?

Kiryûin — Rien de particulier. Mais en effet, je peux dire qu’il ne parle quasi jamais à Nagumo, du moins en apparence.

Horikita — Autrement dit, il a moins de raisons que Yamanaka-senpai d’être le véritable coupable.

Nanase — Cela signifie-t-il que Tachibana-senpai, comme Yamanaka-senpai, auraient tous deux suivi des consignes ? 

Nanase, qui se contentait de prendre des notes jusqu’ici, posa la question à Horikita. Cependant, Horikita ne répondit pas et resta silencieuse. Tout le monde devait être surpris, s’attendant à une réponse immédiate.

Kiryûin — Ce n’est pas la fin du rapport que tu as reçu, n’est-ce pas ? Raconte-nous donc la suite, madame la présidente !

Kiryûin la pressa de continuer, mais Horikita ne répondit pas. C’était compréhensible puisqu’elle-même n’avait que le niveau d’information d’Asahina, elle-même en tête à tête avec Tachibana l’autre jour. Je pouvais lui donner un coup de main, mais je voulais d’abord voir à quelle conclusion Horikita allait arriver.

Horikita — Nagumo-senpai affirme qu’il n’est pas le coupable. Par contre, Yamanaka- senpai et Tachibana-senpai prétende avoir agi sous son autorité. C’est une contradiction flagrante.

Kiryûin — L’un d’entre eux doit mentir.

Horikita — Il est logique de le penser. Mais avant tout, j’aimerais croire les deux côtés de l’histoire.

Kiryûin — Je ne vois vraiment pas comment ces deux déclarations sont conciliables.

Nanase, qui continuait à prendre les notes de la réunion, arrêta son stylo et marmonna.

Horikita — En général, c’est vrai, mais que se passe-t-il si les deux parties ne mentent pas vraiment ? Autrement dit, il faut ajouter un autre paramètre.

Au cours de la conversation, Horikita sembla avoir envisagé une possibilité.

Horikita — Une personne aurait prétendu confier une tâche à Tachibana-senpai sur ordre de Nagumo-senpai. Tachibana-senpai et Yamanaka-senpai ont cru aux paroles de cette mystérieuse personne, qu’ils ne soupçonnent donc pas du tout. Néanmoins, cette demande étant une violation manifeste des règles de l’école et de vie en société, le bon sens aurait commandé une confirmation à Nagumo-senpai directement.

Il est normal de vouloir s’assurer que l’on recevra quelque chose en retour.

Horikita — Mais cela n’a pas été le cas. Pourquoi ? Certainement parce que la personne ayant demandé cela était, sans aucun équivoque, digne de confiance. Autrement dit, un proche de Nagumo-senpai et quelqu’un qui détient un certain pouvoir.

Il n’y avait qu’une seule personne dans cette école qui cochait ces cases.  

Horikita — La véritable personne derrière cette affaire n’est pas Nagumo-senpai, mais Kiriyama-senpai, l’ex vice-président.

Tous les regards se tournèrent alors vers Kiriyama.

Kiriyama — Moi ? Comment en es-tu arrivé à cette conclusion ?

Kiriyama exprima calmement ses doutes quant à la mention de son nom.

Kushida — Tu n’as pas compris ? Cette conclusion est pourtant logique.

Kiriyama — Il n’y a aucune garantie que les informations qu’Ayanokôji t’a transmises soient vraies. J’ai un billet garanti pour la classe A de Nagumo, quel est mon intérêt là-dedans ?

Alors que Kiriyama expliquait sa position, un soutien inattendu se manifesta.

Kiryûin — Cette théorie est super intéressante. Mais je lui fais confiance. Après tout, aucun chien domestiqué n’oserait mordre la main qui le nourrit.

Horikita — Alors, puis-je appeler Yamanaka-senpai et Tachibana-senpai comme témoins maintenant ?

Horikita tenta d’obtenir confirmation auprès de Nagumo.

Nagumo — Tu es la présidente, désormais. Fais ce que tu veux.

Horikita — Je vois.

Kiriyama — Une petite minute.

Kiriyama l’interrompit.

Kiriyama — Les témoins savent-ils déjà qu’ils vont être convoqués ?

Horikita — Non. Je vais les contacter maintenant, justement.

Kiriyama jeta un coup d’œil à Horikita, puis à moi, qui étais maintenant impliqué dans l’affaire. S’il n’y avait pas eu la théorie selon laquelle Kiriyama était le vrai coupable, j’aurais probablement pu subsister sans attirer l’attention. Cependant, pour dissiper les soupçons qui émergeaient, il m’était désormais impossible d’éviter une avalanche de questions. Est-ce que ces deux-là allaient masquer l’implication de Kiriyama sans s’être concertés avec lui au préalable ?

Horikita — Est-ce qu’il y a un problème à les faire venir ?

Horikita demanda la chose à Kiriyama. Qu’il le veuille ou non, les faire venir était le meilleur moyen d’en finir.

Kiriyama — Eh bien…

Nagumo — Pourquoi cette panique, Kiriyama ? Tu n’es pas impliqué là-dedans, alors reste tranquille !

Nagumo s’exclama d’un air amusé, mais son regard semblait dire autre chose. Jusqu’ici, il n’avait pu soupçonner Kiriyama, mais il semblait reconsidérer la question.

Kiriyama — …J’ai compris. Finissons-en.

Kiriyama, comprenant qu’il n’y a plus rien à faire, fit signe qu’il renonçait.

Horikita — Que veux-tu dire par là ?

Kiriyama — Il n’est pas nécessaire d’appeler des témoins. J’admets que c’est moi qui suis derrière tout ça.

Kiryûin — Quelle surprise… Pourquoi as-tu fait ça ?

Kiriyama semblait avoir repris ses esprits et ne montrait aucun signe d’inquiétude.

Kiriyama — Je suis désolé Kiryûin, mais il fallait que ce soit toi, pour atteindre mon objectif.

Kiryûin — Il fallait que ce soit moi ?

Kiriyama — Nagumo m’a envoyé un message me demandant de faire un travail pour gagner des points, et Tachibana semblait être prête à tout. La fin du second trimestre approchait et il était très pressé. Il ne s’en est même pas douté.

Pas étonnant qu’il ait cru en Kiriyama, alors vice-président, également un proche de Nagumo.

Kiriyama — Le raisonnement était le suivant : s’il était possible de piéger Kiryûin pour vol sans qu’elle ne s’en rende compte, je donnais à Yamanaka un billet pour la classe A. Si elle échouait, l’offre devenait bien sûr caduque, mais elle aurait tout de même obtenu des points.

Nagumo — C’est un mensonge audacieux. Si Yamanaka avait réussi, tu aurais été découvert de suite.

Nagumo avait raison. Tachibana et Yamanaka seraient immédiatement allés réclamer leurs billets de récompense. Et le faux message de Kiriyama aurait été connu de tous en un rien de temps.

Kiriyama — Nous avons été dans la même classe pendant trois ans, je connais très bien le caractère et les capacités de Kiryûin. Il était impossible pour quelqu’un du calibre de Yamanaka de lui glisser quelque chose sans se faire remarquer.

C’est pourquoi il fallait que ce soit Kiryûin. Il avait choisi quelqu’un avec qui le plan n’avait aucune chance de réussir.

Kiryûin — Ils savaient donc dès le départ qu’ils seraient découverts. Mais je ne comprends pas… Je ne vois pas trop ton intérêt là-dedans.

Kiriyama — Le but était en effet de faire passer Kiryûin-senpai pour une voleuse.

Nanase hocha la tête à plusieurs reprises tout en écrivant dans son carnet.

Kiriyama — C’est vrai. Lorsque tu as interrogé Yamanaka et que le nom de Nagumo est apparu, je pensais que tu allais passer par moi avant tout. Tout ce qui me restait à faire était de fixer la date de réunion.  

Comme j’étais présent à ce moment-là et compte tenu des circonstances, l’objectif de Kiriyama était immédiatement évident.

Moi — Il semble que l’objectif de Kiriyama-senpai était de saboter l’élection du Conseil.

Nagumo — Décidément, Ayanokôji est de plus en plus impressionnant !

Nagumo, qui avait fait le point sur la situation, était lui aussi d’accord avec l’objectif de Kiriyama.

Nagumo — Il voulait certainement appuyer sur la blessure d’Honami qui a des antécédents de vol afin qu’elle se retire.

Kiriyama — Oui, j’aurais pu souligner personnellement les problèmes de son passé, mais c’était trop délicat. Kiryûin déteste ce genre de choses, alors il me paraissait évident que, prise sur le fait, ses paroles allaient être très dures et transpercer indirectement Ichinose.

Kiryûin applaudit légèrement Kiriyama, malgré son dégoût.

Kiryûin — Chapeau, Kiriyama. Sincèrement, je n’aurais pas deviné !  

Il semble que Kiriyama, qui avait étudié avec Horikita Manabu et servait de bras droit à Nagumo en tant que vice-président, était sûr de son objectif et de sa prédiction. Les capacités de Kiryûin étaient aussi fortes que celles de Horikita Manabu, mais c’était une personne excentrique et solitaire qui n’avait pas d’amis. Elle était donc très fragile en cas de guerre d’information.

Nagumo — Ce qui était le plus inattendu, c’était la décision d’Ichinose d’abandonner l’élection assez tôt. Si j’avais su, je n’aurais jamais pris un tel risque.

L’élection aurait été remportée par Horikita, même si l’affaire du vol n’avait pas été évoquée.

Nagumo — Pourquoi, Kiriyama ? Pourquoi as-tu pris ce risque pour tenter de faire basculer l’élection ?

Kiriyama— Je ne pouvais pas supporter ton égoïsme. Que ce serait-il passé si Ichinose ne voulait pas démissionner du Conseil et avait organisé l’élection en l’état ? Tu te serais battu avec Ayanokôji et aurait parié beaucoup de points privés dessus. De plus, tu n’aurais pas hésité à acheter des votes avec des points pour gagner.

Nagumo avait certainement beaucoup d’argent. Il n’aurait pas été illogique de le voir adopter une stratégie d’achat de votes en cas de difficulté.

Nagumo — Quelle importance ? C’est moi qui décide qui monte, ce que je fais du cash ne regarde personne.

Kiriyama — « Quelle importance ? ». Tu m’as donné un ticket pour la classe A, et cela a eu un coût : mes camarades m’envient, me renient. C’est insupportable au quotidien.

Le regard qu’il lança à Nagumo contenait une colère sérieuse que Kiriyama n’avait jamais montrée auparavant.

Kiriyama — Si au moins la quantité astronomique de points privés que tu avais était mieux utilisée, afin de garantir qu’un maximum de gens monte en classe A. Cependant, tu les utilises pour ton bon plaisir. Quelle preuve magnifique de laideur humaine.

L’objectif de Kiriyama était donc de couper les dépenses inutiles de points.  

Nagumo — Je ne te savais pas si altruiste. Je pensais que toutes les personnes à qui nous avons donné des billets étaient des méritocrates égocentriques prêts à tout pour monter en A.

Nagumo semblait sincèrement faire l’éloge de Kiriyama. Quant à savoir si tout le monde prendrait cela comme un compliment, c’était une autre affaire.

Kiriyama — Les Tle  pourraient être si soudés.

Nagumo — J’entends ton point de vue. Mais es-tu prêt à me trahir, Kiriyama ?

Nagumo avait le pouvoir de révoquer ses droits. Aucun billet pour la classe A n’allait être laissé entre les mains d’un récalcitrant.

Kiriyama — Il s’agit d’une action basée sur un contrat. Tu es donc libre de faire ce que tu veux.

Kiryûin — Que Nagumo décide de la punition pour Kiriyama. Ce sera suffisant pour moi.

Kiryûin conclut et quitta rapidement la salle du Conseil.

Horikita — Attend, Kiryûin-senpai.

Kiryûin — Je pensais que c’était fini chère présidente ?

Horikita — Non, ce n’est pas comme ça que ça marche. Je ne pense pas que Nagumo-senpai ait personnellement le droit de juger Kiriyama-senpai. De plus, demeure toujours un mystère.

Kiryûin — Mystère ? Est-ce qu’il reste quelque chose ?

Horikita — Kiriyama-senpai a essayé de te piéger pour vol. Une fois les faits déroulés, tu as immédiatement saisi le Conseil. Son objectif semblait être de perturber Ichinose-san, candidate, elle-même ayant été prise sur le fait dans sa jeunesse.

Tout semblait plus ou moins coller.

Horikita — Toutefois, il n’était pas nécessaire de prendre un tel risque. Il avait bien d’autres moyens de stopper. Quitte à mettre la pression à Ichinose-san dans l’ombre.

Kiryûin —Kiriyama y a forcément pensé, hein ?

Kiryûin, intriguée, reprit sa position initiale.

Horikita — Je me demande pourquoi aller jusque-là… Comme s’il cherchait à être identifié comme le vrai coupable, non ?

Kiriyama ne répondit pas et se contenta de regarder Horikita.

Horikita — Je croyais que tu voulais faire du bruit avec cette affaire. Mais en y repensant, le fait que nous soyons tous réunis ici… N’était-ce pas l’œuvre de Kiriyama-senpai ?

Je pensais que c’était Kiryûin qui avait suggéré l’idée de saisir le Conseil. Mais, plus tôt, à son arrivée, elle avait effectivement tourné la tête vers… Kiriyama. C’est ce dernier qui l’avait donc encouragé à parler.

Kiriyama — Horikita. C’est étrange, l’espace d’un instant, j’ai cru voir Horikita-senpai.

Kiriyama lui transmit ses pensées, comme pour la féliciter de ses déductions.

Kiriyama — Tu as vu juste. Le nombre d’élèves qui se plaignent de Nagumo augmente de jour en jour. Quand je lui en ai parlé, il n’a pas voulu en tenir compte. On peut confirmer ?

Nagumo — Peut-être.

Nagumo ne semblait pas nier. Au contraire.

Horikita — Nagumo-senpai, je pense que cette histoire est très problématique à bien des égards. Mais il dit des faits.

Kiryûin — Qu’en penses-tu, Nagumo ? Vas-tu faire porter à Kiriyama toute la responsabilité de ton égoïsme ?

Nagumo — Je suppose que oui. J’avais supposé que je n’avais rien à voir avec ça, mais je ne peux pas dire ça, après tout.

Nagumo détacha son regard de Kiriyama et regarde Horikita, se demandant quelle conclusion elle allait tirer.

Nagumo — Car cela concerne le Conseil, ta décision sera souveraine.

Horikita — …Tu es sûr de toi ?

Kiriyama — Tu n’es pas là pour faire joli, non ?

Quel jugement Horikita allait-elle rendre ?

Horikita — Alors, en tant que présidente, voici mes conclusions… Tout d’abord, Kiriyama-senpai, j’aimerais que tu présentes de profondes excuses à Kiryûin-senpai pour cet incident. Quelles que soient les circonstances, le fait d’avoir embarqué Yamanaka-senpai et Tachibana-senpai, qui n’avaient rien à voir avec le problème initial, était déplacé. Cependant, comme il est inévitable qu’un rapport à l’école entraîne de graves conséquences, nous préférerions que tu y réfléchisses par toi-même, en t’auto-suspendant une semaine ou deux.

Le Conseil n’avait pas le droit de suspendre ou d’expulser un élève ; Cela relevait de la compétence de l’administration.  Nous lui proposions donc de s’isoler dans sa chambre un petit laps de temps.

Horikita — Aussi, je sais que tu as le droit de priver Kiriyama-senpai du droit de changer de classe, mais j’aimerais que tu ne le fasses pas.

Nagumo — C’est une demande audacieuse.

Horikita — La balle est dans ton camp, mais tu avais dit que tu allais suivre ma décision, non ?

Nagumo — Je peux laisser passer pour cette fois-ci, mais encore ?

Horikita — Disons qu’il faudrait traiter le problème à la racine. Autrement dit, les points privés que tu collectes après des élèves de terminale devront être utilisés dans l’intérêt exclusif des terminale. Telle est ma seconde condition.   

Jusqu’à présent, Nagumo était en roue libre. Il avait dû dépenser de nombreux points dans ses petites magouilles contre Horikita Manabu et d’autres élèves. Le Conseil avait décidé d’y mettre un terme.

Nagumo — Si c’est la volonté du Conseil alors je l’accepte.

Horikita — Je m’attendais à plus de résistance. Enfin, je ne vais pas m’en plaindre non plus.

Nagumo — Au fond, ce que tu dis est raisonnable. Peut-être fais-tu un bien meilleur président que moi ?

Horikita — Vraiment ?

Nagumo — Tu ne laisses pas indifférente, en effet.

Ou peut-être que Nagumo fut convaincu par Kiriyama.

Kiriyama — Tu vas vraiment en rester là ?

Nagumo — Je n’y peux rien… J’ai beaucoup appris de cette histoire.

Le visage de Nagumo avait l’air ennuyé, comme s’il avait renoncé à quelque chose. Cependant, il ne voulait rien dire de plus. En revanche, l’expression de Kiriyama ne montrait aucun signe de résignation ou de soulagement face à cela. En bref, autre chose le préoccupait.

Horikita — Nous pouvons donc officiellement considérer cette affaire close. Veuillez, s’il vous plaît, ne pas ébruiter ce dont on a parlé lors de cette assemblée. 

La déclaration de la présidente mettait un terme à l’incident, dont le mystère fut résolu. Néanmoins, l’expression finale de Kiriyama laissait entendre que nous n’étions pas tout à fait au bout de nos peines.

2

Les examens spéciaux étaient terminés, et le lendemain avait lieu la cérémonie de clôture du second trimestre. Après avoir écouté les discours des enseignants dans le gymnase, les élèves retournèrent dans leur classe pour une brève remise de prix. Ceux ayant excellé dans des activités des clubs et autres compétitions furent récompensés, avec également quelques consignes pour les vacances d’hiver. Ensuite, Chabashira-sensei annonça les résultats des examens spéciaux. Alors que tout le monde retenait son souffle, on nous annonçait que notre classe avait gagné.

À ce moment-là, les élèves poussèrent un cri de joie se répercutant même dans toutes les autres salles. Seuls 50 points de classe avaient été attribués ou déduits en cas de victoire ou défaite de chaque classe, respectivement. Pourtant, cette victoire avait un goût agréable pour beaucoup. Presque au même moment, je reçus deux messages. Le premier provenait d’Ichinose, qui me félicitait pour ma victoire. L’autre était de…

Sakayanagi — Les vacances d’hiver commencent demain. Il est important d’y aller doucement le premier jour, et de se calmer après s’être échauffé la tête à force d’étudier.

Chabashira-sensei nous libéra alors, en pleine jubilation générale. Il était impressionnant de voir ses yeux se rétrécir de bonheur alors qu’elle quittait la salle de classe. Comme annoncé précédemment, cet examen spécial était doté d’un système permettant à chaque élève de chaque classe de savoir en détail qui avait résolu quel problème, combien de questions avaient eu une bonne réponse, l’ordre de passage ainsi que le temps. L’analyse de ces données nous avait permis de savoir non seulement qui avait fait des efforts, mais aussi quelle était la stratégie de chaque classe.

Ces données allaient certainement être utiles pour les alliés comme pour les rivaux. Je décidai de regarder ça tranquillement, plus tard. Je quittai la salle avant les autres élèves, qui faisaient du bruit à cause des résultats. Kei m’observa pendant tout ce temps. Après avoir manqué l’occasion de me parler hier, je n’avais pas eu de ses nouvelles jusque-là. Cependant, elle semblait essayer d’entrer en contact avec moi, à en juger par son regard appuyé.  

Il était difficile de parler dans un endroit si bondé. Je me rendais néanmoins compte que Kei manquait un tout petit peu de maturité encore. Elle avait encore besoin de moi pour grandir. Ainsi, je décidai de quitter la salle, m’attendant à ce qu’elle me suive. Néanmoins…

Horikita — Tu rentres seul ?

Je sortis dans le couloir, et ce fut finalement Horikita qui me suivit.

Moi — Est-ce que ça va ? La personne qui a joué un rôle clé dans notre victoire quitte la classe si rapidement.

Horikita — Je reviendrai plus tard. J’ai pensé que je pourrais avoir une petite discussion avec toi

Sur ce, elle me rattrapa et commença à marcher. Elle avait laissé son sac alors elle comptait vraiment retourner dans la salle ensuite.

Moi — Tu as utilisé une stratégie intéressante pour cet examen spécial.

Horikita — Je ne sais pas si ma méthode était la plus efficace, toutefois.

La stratégie de Horikita consistait à faire passer Keisei en première position ; étant un de nos meilleurs éléments, elle lui avait demandé de résoudre très rapidement deux questions au minimum pour ensuite lire les questions suivantes. L’intérêt : connaître les autres questions permettait d’organiser le passage des élèves, en alternant bons et moins bons élèves selon la question. Cependant, il était théoriquement interdit de parler pendant l’examen, tout comme les téléphones, stylos et autres notes n’étaient pas autorisés. D’autant plus que chaque élève est seul dans la salle, l’élève suivant attendant dans le couloir. Il y avait deux portes, une pour entrer et l’autre pour sortir.

C’était là où la stratégie de Horikita rentrait en jeu. En effet, malgré ce système, il y avait bien un laps de temps où l’élève entrant et sortant se croisaient. Il leur suffisait alors de se regarder un instant. L’idée était que chaque élève communique avec le suivant à l’aide de signes de la main, pour lui indiquer le problème à résoudre. Ainsi, pour suggérer de résoudre la 55e question, il suffisait de montrer cinq doigts puis cinq doigts de l’autre main en les croisant ; pour suggérer la 69e question, il fallait montrer une fois six doigts et ensuite neuf.

Horikita avait pu confirmer qu’il n’était pas interdit de recommander une question, d’autant que nous avions aussi respecté l’interdiction de parler.

Nous avions pu faire gagner beaucoup de temps aux élèves les plus faibles.

Horikita — La classe de Sakayanagi-san était très proche. Autrement dit, nous n’avons gagné que grâce à ces règles avantageant la classe inférieure, non pas avec notre pourcentage de bonnes réponses.  

La classe de Horikita avait obtenu 72% de bonnes réponses, tandis que la classe de Sakayanagi 86%. Si la compétition s’était déroulée dans les conditions habituelles, Horikita aurait perdu.

Horikita — Elle doit être verte. Perdre dans ces conditions…

Elle s’était toujours classée première aux examens écrits et encore cette fois-ci d’ailleurs.

Moi — Une victoire est une victoire, même si notre pourcentage de bonnes réponses n’est pas aussi bon que celui de sa classe. Il n’y a pas lieu d’être pessimiste.

C’était la classe de Horikita qui avait gagné des points et celle de Sakayanagi qui en avait perdu, point final. Et 72% de réponses correctes restait tout de même très impressionnant.  

Horikita — Bien sûr, je ne suis pas pessimiste. Juste un peu frustrée.

Je pensais qu’elle faisait du zèle, mais leur rivalité semblait beaucoup plus forte que je ne le pensais.

Horikita — Au fait, Karuizawa-san ne va pas très bien ces derniers temps. Elle a révisé dur, mais y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?

Moi — Rien. Enfin, quelque chose de semblable à une « guerre froide ».

Horikita — Un rien qui ressemble à quelque chose, tout de même. C’est rare de vous voir vous battre.

Moi — Cela arrive dans les couples ayant passé mal de temps ensemble. Je le sais d’expérience.

Horikita haussa les sourcils et prit un air dubitatif, comme si ma réponse l’avait choquée.

Moi — C’est une bonne chose qu’elle ait pu obtenir des résultats malgré une situation émotionnelle difficile. 

Horikita — Elle était si mal qu’elle s’est perdue dans les études, apparemment. Le moral de Karuizawa-san peut facilement déteindre sur le reste de la classe, alors réconcilie-toi avec elle !

En tant que responsable, elle devait veiller à ce que l’ambiance reste saine. C’était sur ces mots qu’elle retourna dans la salle de classe.

3

Le fait que Horikita ait remporté cet examen spécial, en battant Sakayanagi, allait bientôt faire parler de lui. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un concours purement scolaire, il y avait aussi un élément de rivalité impliquant l’OAA. Il n’en reste pas moins que Horikita avait remporté cette confrontation directe. L’écart entre les deux classes s’était réduit de 100 points avant les examens finaux. En revanche, les choses n’étaient pas aussi belles pour la classe de Ryuuen car les tentatives de sabotage n’ont pas marché, laissant Ichinose sur une victoire.

Elle avait beau être considérée comme mentalement instable en raison de sa démission, Ryuuen n’était pas en mesure de la faire craquer. Cependant, on ne peut pas dire que sa décision était illogique. Certains pensaient que Ryuuen aurait dû ordonner à ses camarades d’étudier mais contrairement à ce dernier, qui avait largement préparé le terrain, sa classe n’avait pas beaucoup de marge de progression à cet égard. Il leur aurait été difficile de rattraper leur retard en si peu de temps. En remportant une courte victoire, Ichinose avait encore une petite chance d’accéder à la classe A, et la bataille entre les quatre classes allait se poursuivre à partir du troisième trimestre. Lorsque je mis mes chaussures à l’entrée pour quitter le bâtiment, quelqu’un m’attendait déjà.

Ichinose — Je m’excuse de te contacter juste avant les vacances. 

Immédiatement après l’annonce des résultats, une personne m’avait sollicité.

Sakayanagi — Je ne savais pas qu’Ichinose venait aussi !

Quelle coïncidence… Les deux personnes m’ayant envoyé les messages se retrouvaient au même endroit.

Ichinose — Qu’est-ce qui se passe, Sakayanagi-san ?

Il semblerait qu’Ichinose n’avait pas non plus l’air de l’attendre.

Moi — Marchons, nous allons nous faire remarquer ici.

Il était inévitable que l’entrée d’un bâtiment scolaire soit remplie d’élèves qui s’apprêtaient à foncer dehors.

Sakayanagi — Tout d’abord, Ayanokôji-kun, félicitations pour ta victoire à cet examen spécial.

Moi — Cette fois, c’est une victoire que j’ai pu remporter. Cependant, dans le cadre d’un examen écrit normal, j’aurais perdu.

Sakayanagi — Tu parles du pourcentage de bonnes réponses ? Cela ne change rien au fait que j’ai perdu.

Elle ne faisait pas de la fausse modestie, elle semblait vraiment accepter le résultat après avoir fait tout ce qu’elle pouvait. On sentait également la sérénité de la classe A grâce à son avance.

Sakayanagi — Et Ichinose-san, bravo aussi pour ta victoire contre Ryuuen-kun !  

Ichinose — Nous n’avons pas fait grand-chose, en vrai…

Sakayanagi — Tu n’as pas cédé à ses attaques. Pour être honnête, dans mon estimation initiale, je pensais que c’était 50-50 mais la réussite de ton côté était là. C’est probablement le résultat de ton calme et de tes instructions précises.

Sakayanagi semblait également avoir constaté qu’Ichinose s’était bien battue. Je trouvais sa victoire pas mal aussi, non seulement en raison de leur différence de niveau, mais aussi en raison de la sérénité avec lesquels elle avait tenu tête à Ryuuen.

Ichinose — C’est vrai ? C’est agréable d’être félicitée par toi ! 

Sakayanagi — Je peux supposer que tu as vécu une bonne expérience dernièrement.

Sakayanagi n’était pas en mesure de recueillir des informations par elle- même, c’est pourquoi elle essayait toujours d’en rassembler en utilisant de nombreux élèves, comme si elle était en train de tisser une toile d’araignée. Temps passé à la salle de sport, dans les cafés, sur le chemin du lycée, le jour où Ichinose avait attendu devant ma chambre… Tant de lieux où nous avions pu être vus et qui ont pu remonter aux oreilles de Sakayanagi. 

Sakayanagi — Je t’ai raconté une histoire similaire sur le bateau, tu t’en souviens ?

Sakayanagi s’adressait bien à Ichinose.

Ichinose — L’idolâtrie peut avoir des répercussions douloureuses… Quelque chose comme ça.

Sakayanagi — C’est exact. Je vous ai fait venir tous les deux aujourd’hui pour vous dire que je suis ici pour te poser un ultimatum, Ichinose-san, vu que tu as un faible pour Ayanokôji-kun.

Elle savait déjà qu’Ichinose avait des sentiments pour moi, ce qui n’était pas surprenant à vrai dire.

Sakayanagi — Tu devrais prendre tes distances avec Ayanokôji-kun maintenant.

Ichinose — C’est un ultimatum ?

Même si elle le savait, Ichinose se faisait maintenant dire par un tiers ce qu’elle ressentait pour moi, ici et maintenant. Normalement, je m’attendais à ce qu’elle montre au moins un soupçon d’inquiétude, mais elle ne semblait pas contrariée le moins du monde.  

Sakayanagi — En effet.

Ichinose — Je ne comprends pas. Pourquoi devrais-je prendre mes distances avec Ayanokôji-kun ? Quels que soient les sentiments que j’éprouve pour lui, il n’y a rien de mal à le traiter en ami.

Sakayanagi — Quelle sotte tu fais.  Si vous pouviez vraiment être amis, ce serait une autre histoire. Mais je n’ai pas l’impression que tu t’en contenterais, non ? Sauf si Ayanokôji-kun est partant pour ton petit jeu… Reste que c’est lui qui a le contrôle sur toi, et tu risques fort de te brûler les ailes.

Ichinose — Ha-ha-ha. Tu as de l’humour, aujourd’hui !

Sakayanagi — Je suis on ne peut plus inquiète. Je ne peux pas te regarder t’enfoncer et être satisfaite.

Ichinose — Ne t’en fais pas, Sakayanagi-san. Je ne suis pas contrôlée par Ayanokôji-kun.

Elle lançait un regard si froid. Alors que ces pensées me traversaient l’esprit, Ichinose se tenait à côté de moi, avec un regard que je n’avais jamais vu auparavant.

Ichinose — Sakayanagi-san. Ne veux-tu pas également me contrôler et m’utiliser à ta convenance ?

Sakayanagi — C’est possible, oui.

Ichinose — Car je sais… Je sais que tu as conscience qu’Ayanokôji-kun est exceptionnel et que je suis de trop…

Le mouvement de Sakayanagi s’arrêta net, tandis qu’Ichinose lui souriait. Sakayanagi, qui était toujours restée digne, fit preuve d’une rare contrariété.

Sakayanagi — Il a une place particulière pour moi, mais je ne le vois pas comme tu le vois.

Ichinose — Je ne sais pas. Je pense que c’est le cas, même si tu ne t’en rends pas compte.

Ichinose se heurta de plein fouet au rejet de Sakayanagi.

Sakayanagi — Il n’y a pas de problème. Si tu insistes, je n’ai rien de plus à dire. Mais il ne faudra pas venir pleurer en cas de regrets, ensuite.  

Sakayanagi conclut, avec une expression laissant penser à une vigilance renforcée. Avant cette discussion, elle voyait Ichinose comme une amoureuse un peu cruche qui avait déprimé. Mais le vent changeait de direction : l’énergie d’Ichinose était différente, plus sombre, et sa classe était prête à se relever et frapper un grand coup. Sakayanagi avait dû le ressentir directement. Décidément, je fis face à un flux ininterrompu de pensées.

Ichinose — Nous organisons ensuite une fête de la victoire au Keyaki. Je peux m’en aller ?

Sakayanagi — Oui. Il ne serait pas pertinent de te garder plus longtemps, n’est-ce pas ?

Ichinose me salua et se dirigea vers le dortoir. Sakayanagi et moi étions seuls.

Sakayanagi — Je n’aurais jamais cru que je réévaluerais Ichinose-san à la hausse, comme ça.

Sakayanagi n’avait pas non plus semblé voir venir ces changements majeurs.

Sakayanagi — C’est dommage, car Ichinose-san avait gagné ma confiance. Elle aurait fait une excellente partenaire.

Moi — Je crains que tu ne sois pas prête.

J’en avais appris des choses ici. J’ai observé les autres humains. Mais il y avait des choses qui me dépassaient encore. Notamment à quel point ce sentiment, l’amour, pouvait influencer notre raison. C’était probablement un des plus grands mystères de ce monde !

Ichinose Honami était-elle un bon ou un mauvais leader ? C’était encore une autre question. À l’origine, les capacités d’Ichinose n’étaient pas faibles. J’avais d’ailleurs été très impressionné de sa performance lors de l’examen du bateau.  

Avec ce que je comprenais de ses capacités, elle avait le potentiel pour résister à Horikita, Ryuuen, et Sakayanagi. Ou, selon la situation, tous les dépasser de manière inattendue.

Sakayanagi — Je ne savais pas qu’elle avait autant de ressources cachées. Mais c’est quitte ou double, cela peut tout à fait se retourner contre elle.

Moi — Tu penses pouvoir l’arrêter ?

Sakayanagi — Mais je n’ai pas l’intention de l’arrêter. La question est plutôt de savoir qui va la réduire en poussière !

Sakayanagi ne considérait pas Ichinose comme une alliée. Elle se serait contentée de l’utiliser comme un pion utile pour s’en débarrasser ensuite.

Sakayanagi — Je reviendrai te rendre visite dans ta chambre, prochainement !

Sakayanagi, qui était également en possession d’informations sur Ichinose, me donna un aperçu de son avis sur la question avant de me quitter par un signe de la main. 

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