CLASSROOM V9 : CHAPITRE 7


Les mécanismes humains

—————————————-
Traduction : Nova & Raitei
Correction : Raitei & Nova
———————————————–

Tout commença un vendredi 11 février, le jour où les lettres stipulant qu’Ichinose était une criminelle furent découvertes. C’était après qu’Ichinose ait vu les lettres, et que Kamuro soit venue dans ma chambre pour me parler de son passé de voleuse à l’étalage. J’avais décidé d’agir de mon propre chef contre la stratégie de Sakayanagi. Pour la mettre à exécution, j’avais appelé ce soir-là une élève en particulier et lui avais demandé de venir me rejoindre dans ma chambre. Au lieu d’entendre le son de la sonnette, je vis la lumière du couloir faire son apparition. En effet la porte était déjà déverrouillée, et je partis tout de suite ouvrir. Un subtil parfum de fleurs me chatouilla le nez lorsque l’air froid arriva du couloir.

— Bonsoir, Ayanokōji-kun.

Comme il était environ minuit, la voix de Kushida était un peu plus douce que d’habitude.

Moi — Désolé de t’avoir appelée à un si mauvais moment. Si cela ne te dérange pas, tu peux entrer.

Kushida — Tu es sûr ?

Moi — Je n’ai pas envie que nous attrapions froid.

Kushida — Très bien alors

Pour qu’une fille entre dans la chambre d’un garçon en pleine nuit, il fallait le faire. il était tout à fait compréhensible qu’elle refuse une telle offre. Malgré tout cela, Kushida entra sans hésitation.

Kushida — Ayanokōji-kun. C’est un peu tôt, mais c’est pour toi.

 Dans la poche intérieure de son manteau, elle sortit une boîte de chocolats qui avait été attachée avec un ruban rose.

Moi — T’es sûre ?

Kushida — J’aurai pas mal de chocolats à distribuer le 14, alors je préfère en distribuer un maximum tôt quand j’en ai l’occasion.

J’acceptai avec gratitude. Il n’y avait aucune raison de refuser.

Kushida — Alors, de quoi voulais-tu me parler ? Il est inhabituel que tu me demandes de passer si tard dans la nuit.

S’il s’agissait d’un sujet banal, il aurait été bon de parler le matin ou pendant la journée. Il était naturel qu’elle se méfie.

Moi — Il y a quelque chose dont j’aimerais discuter seulement avec toi.

Kushida — Vraiment… ?

Un peu surprise, Kushida poursuivit.

Kushida — Je pensais que tu me détestais et que tu ne voulais plus discuter avec moi.

Moi — Ce n’est pas que je te déteste. J’ai juste pensé que tu préfères éviter d’interagir avec moi.

Kushida— Ahahaha ! Je vois ! Eh bien, c’est vrai. Mais tu n’as pas Horikita-san ? N’est-elle pas beaucoup plus fiable que moi ?

Elle répondit en riant. Cette expression qu’elle affichait était un mix entre ses deux personnalités.

Moi — Je ne peux compter sur personne d’autre, tu es la seule à qui je peux demander ça.

Kushida — Bien que je ne sache pas si je pourrai t’aider, je peux certainement t’écouter. Comment ça je suis la seule ?

Elle pencha la tête, semblant ne pas avoir la moindre idée de la raison pour laquelle je l’avais convoquée.

Moi — Je souhaite obtenir des informations personnelles sur différents élèves de première année. Des informations gênantes si elles étaient rendues publiques. En d’autres termes, je veux que tu me dises leurs secrets.

Kushida — Comment ça ?

L’expression du sourire sur son visage ne s’est pas effacée, mais le sourire dans ses yeux a disparu.

Moi — Tu l’as déjà dit pourtant. Tu as déjà assez d’informations pour que notre classe s’effondre. Cela ne concerne pas seulement la classe C d’ailleurs, mais aussi les élèves des autres classes.

Kushida, qui jouait constamment le rôle d’une personne populaire ayant une personnalité fort sympathique, se faisait souvent consulter par d’autres personnes. C’était la confidente par excellence.

Elle devait disposer d’une quantité minimale d’informations sur les élèves des autres classes, mais elle avait beaucoup plus de dossiers sur la nôtre.

Kushida — Et pourquoi veux-tu savoir une telle chose ?

Moi — Tu sais qu’Ichinose souffre à cause des rumeurs en ce moment ?

Kushida — Oui. Comme aujourd’hui, il y a eu ces lettres terribles.

Moi — Tout ça pour mettre un terme à ces rumeurs.

Kushida — Hmm, eh bien, je ne comprends pas vraiment. C’est toi qui es à l’origine de ça Ayanokôji-kun ? Ou bien est-ce…

Moi — Ca n’a rien à voir avec Horikita. »

Kushida— Hmmmm ? Au final tu aides ton prochain. Tu as aidé Sudou-kun à l’époque, après tout.

Bien entendu, Kushida avait été informée des mesures que j’avais prises pour empêcher l’expulsion de Sudou peu après notre inscription.

Kushida — Donc pou arrêter les rumeurs, tu veux en répandre d’autres ?

Moi — Ouais.

Kushida — Je ne comprends toujours pas. Si tu répands des rumeurs aussi novices, la situation ne va-t-elle pas devenir beaucoup plus explosive qu’elle ne l’est actuellement ? Ou tu t’en fiches, tant qu’Ichinose-san n’est plus le centre d’attention ?

Sauver une personne au prix de plusieurs. Elle aurait pu penser que c’était ce genre de stratégie. Si cette façon de penser était correcte, elle se trompait. Elle continua de s’exprimer.

Kushida — Je suis aussi en bons termes avec Ichinose-san. Si je peux faire quoi que ce soit pour elle, je le ferai volontiers. Bien sûr, j’ai peut-être quelques secrets de plus que la moyenne des gens. Mais c’est aussi pour ça que je ne suis pas capable de les dire facilement. Après tout, ce sont des secrets qu’on m’a confiés en partant du principe que je ne les partagerai pas avec les autres

Bien sûr, sa réaction était tout à fait naturelle. Il n’y avait guère de gens qui seraient heureux de découvrir que quelqu’un a trahi leurs secrets. Cela étant dit, il serait plus logique de ne rien partager du tout de personnel avec qui que ce soit, mais l’être humain est complexe. Il préfère parfois partager ses secrets avec sa famille, ses amis proches ou bien ses amours.  J’ai l’impression que les gens aiment ou ont besoin de partager leurs sentiments  avec quelqu’un.

Kushida — Je ne peux pas trahir mes amis. De plus, même si je coopère avec toi pour le bien d’Ichinose-san, ne découvriraient-ils pas que c’est moi qui ai lancé les rumeurs ?

Moi — Bien sûr. C’est pour ça qu’il est nécessaire que nous sélectionnions les rumeurs à utiliser.

Les gros secrets, comme ceux qui n’avaient été partagés qu’avec Kushida, ne pouvaient pas être utilisés. D’autre part, si les rumeurs étaient suffisamment simples pour que plusieurs personnes les connaissent, alors elles n’auraient aucun poids. Il fallait trouver un bon équilibre.

Kushida — Tu penses que je trahirais mes amis et coopérerais avec toi pour une stratégie que je ne comprends même pas ?

Moi — Ce ne sera pas facile en effet.

Si je ne savais rien du côté obscur de Kushida, il n’y aurait pas eu de place pour les négociations. Après tout, il était très peu probable que Kushida, qui jouait toujours le rôle d’un ange, veuille participer à un plan pour piéger les autres. Cependant, comme je connaissais le côté sombre de Kushida, il y avait une certaine marge de manœuvre.

Moi — Si tu peux me fournir les informations que je veux, je serai prêt à faire quelque chose pour toi en guise de compensation. »

Kushida — Compensation ?

Moi — J’entends répondre à tes désirs au mieux de mes capacités.

Kushida — Tu veux dire que tu vas m’obtenir ce que je veux ?

Moi — En gros, c’est exactement ce que je dis.

Kushida — Il n’y a aucune garantie que tu tiendras parole. Tu es allié avec Horikita-san, après tout.

Moi — Alors tu devrais considérer cette conversation que nous avons en ce moment comme une assurance.

Kushida — Que veux-tu dire ?

Moi — Je n’ai pas besoin de te le dire, tu sais exactement de quoi je parle.

Je dirigeai légèrement mon regard vers la poche de la tenue de Kushida.

Kushida — Hmmmm ?

Elle continua à prétendre qu’elle ne comprenait pas, alors je précisai la chose.

Moi — Même si je ne dis rien, ne joue pas la naïve. Sois tu es en communication, sois tu enregistres. Ou peut-être les deux ?

Il était impossible qu’elle n’essaie pas de tirer profit de cette conversation.

Kushida — Alors, tu l’avais deviné ?

Moi — Après avoir réfléchi à qui j’avais affaire, je me suis dit que tu ferais au moins ça.

Kushida — Mais tu en étais sûr alors, n’est-ce pas ? »

Elle tenta d’esquiver pensant que j’essayais de l’appâter avec une question piège.

Moi — Disons que si tu coupes les parties gênantes, cela diminuerait l’authenticité de l’enregistrement. L’idéal serait de conserver les données intactes autant que possible. Et pour que cela fonctionne, il faudrait que tu aies un comportement irréprochable.

Kushida avait soigneusement choisi ses mots pour être aussi polie que possible depuis qu’elle était arrivée dans ma chambre. De cette façon, elle obtenait une protection au cas où les choses tourneraient mal.

Kushida — Pour que tu puisses le déterminer avec juste ça… Pas mal.

Kushida sortit son téléphone portable, me laissant voir qu’elle avait arrêté l’enregistrement.

Kushida — Eh bien, l’enregistrement est terminé. Ahhh, comme c’est inconfortable.

L’aura de douceur qui émanait d’elle s’évapora aussitôt.

Kushida — J’étais déjà vaguement conscient de ça, mais tu as aidé Horikita-san à l’époque, n’est-ce pas ?

Moi — J’avoue lui avoir donné des idées.

Kushida — Mettons ce sujet de côté pour l’instant. Je pourrai toujours en entendre parler quand nous en aurons fini avec ça.

On revint ainsi à nos moutons.

Kushida — Alors, comment comptes-tu utiliser les informations personnelles des autres personnes pour faire cesser les rumeurs sur Ichinose-san ?

Kushida était maintenant totalement réceptive.

Moi — En impliquant l’établissement.

Kushida — comment ça ?

Moi — Actuellement, Ichinose a gardé le silence sur les rumeurs, refusant de prendre des mesures contre elles. Donc, naturellement, l’établissement ne s’en est pas mêlé.

Kushida — Est-il correct de faire cette supposition ? Il est possible que l’établissement fasse encore quelque chose pour mettre fin aux rumeurs.

Moi — En quelque sorte. Même si son professeur principal est au courant de sa situation, le fait que l’administration n’ait toujours pas pris de mesures est dû au fait qu’Ichinose elle-même ne l’ait pas demandé au départ. Nous devrions donc simplement aggraver le problème au point que l’établissement ne puisse plus rester tranquillement assis à regarder.

Même si le campus est isolé du reste du monde, l’époque où l’on pouvait tout dissimuler est révolue. S’il y avait des rapports constants de calomnies parmi les élèves, provoquant des abandons, ou même potentiellement des rumeurs de suicide, l’établissement verrait sa réputation et son honneur être anéantis instantanément. On ne pouvait ignorer une situation qui se transformait en harcèlement. Les attaques de Sakayanagi étaient limites alors il fallait les pousser au-delà pour que ce soit sanctionnable ce qui mènerait à l’arrêt complet des rumeurs.

Kushida — Tout le monde n’a pas la capacité de rester silencieux comme Ichinose-san, alors tu veux que d’autres élèves aillent se plaindre ?

Moi — Exactement. De plus, même si personne d’autre ne se plaint, les examens de fin d’année arrivent bientôt. Les rumeurs devraient contribuer à créer une atmosphère extrêmement tendue. De petites disputes ou des altercations peuvent aussi finir par arriver.

Kushida — Du coup l’établissement ne pourra pas laisser passer ça.

Sélectionner quelques personnes dans chaque classe et répandre un mélange complexe de vérités et de mensonges à leur sujet. Il est possible que plus de la moitié des élèves visés par les rumeurs s’expriment et les réfutent. Il est même possible que personne ne finisse par avouer les rumeurs. Mais, cela ne ferait que montrer qu’il y a peut-être une part de vérité cachée.

Moi — Nous aurons également un autre avantage. Compte tenu de la situation actuelle, la classe A serait le premier suspect si de nouvelles rumeurs voient le jour.

Comme la faction Sakayanagi avait répandu des rumeurs afin de piéger Ichinose, elle allait forcément remarquer l’implication de nouveaux acteurs. Mais elle aura beau le savoir, elle ne pourra rien faire pour contrecarrer les nouvelles rumeurs. Surtout que Sakayanagi a joué les innocentes depuis le début alors elle n’aurait pas intérêt à se faire plus remarquer. Kushida semblait avoir compris du coup.

Kushida — Mais, comment comptes-tu répandre autant de rumeurs ?

Moi — Via les forums officiels des classes.

Kushida— Ceux de l’application de l’établissement ? Mais personne ne regarde les forums, t’es au courant ? De plus, l’administration pourrait remonter à celui qui est à l’origine des rumeurs même si tu postes de façon anonyme.

Kushida enchaîna les questions.

Moi — Ces risques ont tous été pris en considération.

Kushida — Du coup tu comptes assumer dans le pire des cas ?

Moi — Oui et je ne dirai rien sur ton implication.

Bien sûr, j’avais déjà pensé à des contre-mesures au cas où il s’avérerait que j’étais impliqué, mais il n’était pas encore certain que nous en arriverions là. En premier lieu, je n’avais jamais eu l’intention de poster sur les forums quoi que ce soit qui puisse remonter à moi.

Kushida — Il y a encore des risques pour moi.

Moi —  C’est vrai. Si l’on remonte jusqu’à moi, le fait que j’en sache autant sur les affaires internes des autres élèves semblerait étrange. Il est possible que certains élèves pensent que j’ai obtenu mes informations de quelqu’un d’autre.

La seule chose à laquelle je devais faire attention à ce stade était d’éviter de me conduire trop parfaitement devant Kushida. Il était important pour elle de penser que je négligeais certaines choses ici et là.

Moi — C’est pour ça que l’on choisira les rumeurs les moins risquées.

Kushida —  J’ai bien compris. Ma coopération dépendra de l’évolution de notre conversation.

Ses paroles étaient une autre façon de dire qu’elle n’était pas encore convaincue.

Moi — En gros ça dépend de si j’accepte tes conditions ?

Kushida — Exactement.

Il était difficile de mener à bien cette opération sans Kushida. Il était certes possible d’inventer un tas de mensonges, mais cela ne suffisait pas à causer un malaise dans le cœur de chacun. En tissant un nombre incalculable de vérités, même si elles étaient noyées dans du mensonge, cela suffisait à faire naître de l’anxiété, source de l’incendie qui pouvait se propager peu après.

Moi — Alors, quelles sont tes conditions ?

Si les conditions étaient inacceptables, les négociations seraient rompues.

Kushida — Le retrait de Horikita Suzune de l’école.

Moi — Non

Kushida —  Je vois.

Le plus grand désir de Kushida. Elle savait que cela n’arriverait pas, mais elle avait dit cela au cas où

Kushida — J’imagine que ce sera un non aussi pour ton retrait ?

Moi — Ce serait encore plus inacceptable que la première condition.

Kushida — Ahaha.

Kushida se mit à rire, trouvant ma réponse juste un peu amusante.

Kushida — Mais il n’y a rien d’autre que je veux.

Moi — Et si je te proposais une condition ?

Kushida — Je t’écoute.

Moi — Je te donnerai la moitié de tous les points privés que j’obtiendrai au fur et à mesure de ma scolarité.

Kushida — Quoi ? Ce n’est pas le même marché que celui de Ryuuen… ?

Comme prévu, Kushida connaissait les détails de l’accord que Ryūen avait conclu avec la classe A.

Moi — Oui, on peut considérer qu’il s’agit du même accord. Bien sûr, si besoin est, je peux te montrer le journal des dépôts et des retraits effectués sur mon compte chaque mois, pour que tu sois certain que je ne t’arnaque pas. Grâce à ça,  lorsque tu seras diplômée, tu pourras taper dans le million de points privés. C’est un prix exceptionnel pour les informations que tu dois lâcher.

Il y eut un bref silence pendant que Kushida étudiait l’offre.

Kushida — Ce n’est certainement pas une mauvaise offre. Mais, malheureusement, je n’ai pas besoin actuellement de plus de points privés. Ça ne peut pas faire de mal d’avoir plus d’argent, mais j’en ai déjà plein.

Kushida avait obtenu une très grande somme de points lors de l’examen spécial sur le bateau de croisière. On pouvait en déduire que, même si elle avait utilisé ces points de manière extravagante dans une certaine mesure, il lui resterait encore plus qu’il ne lui en fallait maintenant. Cependant, en fin de compte, la manière la plus simple et la plus efficace de négocier était l’argent.

Kushida —  Même si tu as suffisamment de points, il n’y a rien de mal à en conserver d’autres en cas d’urgence. Je crois que Chabashira- sensei l’a également dit. Que les points privés sont indispensables pour se protéger.

Si c’est une assurance alors il faut s’accrocher au moindre point.

Kushida —  Ta proposition… Quelle que soit la façon dont je la vois, tu te mets dans une situation désavantageuse, Ayanokôji-kun. Si c’était une urgence où tu risquais de te faire expulser alors je suppose que je pourrais comprendre, mais il est étrange que tu sois prêt à sacrifier la moitié de tes points pour sauver Ichinose-san.

Moi —  J’aime Ichinose.

Kushida — Tes blagues à deux balles, tu te les gardes.

Je pensais qu’elle allait rire, mais ce fut le contraire.

Moi —  Alors je vais te dire la vérité. Cela me ferait certainement mal de perdre la moitié de mes points privés, mais c’est justement comme ça que je pourrai me protéger.

Kushida — Où veux-tu en venir ?

Moi  — Je suis l’une des personnes que tu ne veux plus voir dans cet établissement. Je ne sais pas quand je serai poignardé dans le dos. En d’autres termes, c’est mon plan de défense.

Kushida — En gros si tu commences à me fournir des points privés, ton existence me sera bénéfique, c’est là où tu veux en venir ?

Moi — Ouais. Être ton ennemi est assez gênant. Je pense que ça vaut la peine de te donner la moitié de mes points.

Tant qu’aucun de nous ne trahirait l’autre, elle recevrait un approvisionnement continu en points privés. Ces conditions n’étaient certainement pas mauvaises pour elle. On parlait d’argent après tout.

Kushida —…je vois.

Après y avoir réfléchi un peu, Kushida arriva à une conclusion.

Kushida — Très bien, je suis d’accord. La condition stricte est que je ne m’oppose pas à toi, Ayanokôji-kun, c’est tout ? Tu ne veux pas ajouter une sorte de garantie pour Horikita-san aussi ?

Moi — Je ne suis pas si avide. Ce serait gênant si je demandais aussi la protection d’Horikita et que les négociations échouaient.

Kushida — Ce sont des conditions intéressantes en tout cas.

Moi — Si tu as peur de passer un accord verbal, tu veux un contrat écrit ?

Kushida — Non, ce ne sera pas nécessaire.

Kushida mit la main dans sa poche et sortit un enregistreur vocal. Deux enregistrements. Elle avait enregistré non seulement avec son téléphone portable, mais aussi avec un enregistreur de secours.

Kushida — J’ai toutes les preuves dont j’ai besoin ici. Si tu me trahis… tu sais ce qui arrivera, oui ?

Moi — Ouais

Si je devais rompre notre accord, dans le pire des cas, elle pourrait porter cette conversation à l’établissement. Il lui était alors ainsi possible de m’extorquer des points tant qu’elle ne rendait pas l’affaire publique.

Kushida — Comme prévu, Ayanokōji-kun, tu es vraiment différent de Horikita-san.

Il fallait des concessions mutuelles. Il était peu pratique de baser une relation construite sur la seule émotion, car invisible à l’œil nu. Les chiffres quant à eux, pouvaient être vus et vérifiés. La façon de faire de Horikita n’était nullement inférieure à la mienne. Il arrivait que des relations soutenues par l’émotion soient plus performantes que des relations fondées sur des chiffres et des accords. Dans le cas présent, cependant, l’obstacle était extrêmement élevé. La méthode même qui consistait à tenter de persuader Kushida d’endurer ses propres sentiments de malveillance était une erreur en soi.

Kushida — Mais est-ce vraiment bien pour toi de me donner la moitié ?

Moi — Si le montant est trop faible, cela ne t’aurait pas impressionné.

Bien sûr, distribuer continuellement autant de points privés deviendrait un lourd fardeau pour moi. Toutefois, ce problème allait être traité assez rapidement.

Moi — Nous avons terminé nos négociations, alors est-ce que tu peux me dire ce que je veux savoir ?

Kushida — Bien sûr. Quel genre de choses tu cherches ?

Moi — Des crimes ou même des informations embarrassantes sur le passé de quelqu’un, l’un ou l’autre serait bien. D’une manière générale, quelque chose qui causerait des problèmes si elle était rendue publique.

Kushida — Bien sûr. Je vais commencer alors.

Amusée par la situation, Kushida commença à partager les secrets qu’elle avait accumulés au cours de l’année passée. Elle commença par mentionner qui était amoureux de qui et les personnes que certaines détestaient, puis elle s’était penchée sur la situation familiale des élèves et sur leurs actes de délinquance passés. Elle parla avec entrain. Mais à ce stade, elle n’était pas au courant de mes véritables intentions. Sauver Ichinose, la provocation de Sakayanagi, détourner l’attention de Hashimoto sur moi, la menace imminente de Nagumo…Toutes ces choses n’étaient qu’une pièce du puzzle. Il n’y avait qu’une seule chose que je voulais vraiment vérifier dans notre interaction ici…La quantité et la qualité des informations détenues par Kushida Kikyō. Tout ça dans le but de l’expulser.

Bien que son renvoi puisse paraître simple, il était gênant si je m’y prenais mal. Il était essentiel pour moi d’évaluer la puissance de la bombe qu’elle détenait pour mesurer le vaste réseau d’information qu’elle avait à sa disposition. De qui elle avait entendu les rumeurs, de quel genre et combien de personnes les connaissaient… Elle avait un recul sur les gens terrifiants. Il était possible que personne ne lui arrivât à la cheville pour le moment en termes de savoir. C’était là, la capacité exceptionnelle que Kushida avait cultivée, tout cela dans le but de se protéger et de préserver sa noble image.

Moi — Je vois…

Kushida — Cela a-t-il été utile ?

Bien sûr, les informations qu’elle venait de me communiquer n’étaient que la partie émergée de l’iceberg.

Moi — Pour la classe C, je veux diffuser les informations sur Satô et Hondou.

Kushida — C’est bien, je suppose. Le fait que Satô-san déteste Onodera est déjà bien connu.

Elle en a déduit que ce n’était qu’une question de temps avant que cela n’atteigne les oreilles d’Onodera de toute façon.

Kushida — J’ai certes une mauvaise personnalité, mais il serait bon que tu te mettes dans la tête que c’est un trait assez féminin.

Avec cela, Kushida sortit son portable et ouvrit son application de messagerie. Le nombre de ses amis n’était même pas comparable au mien, et le nombre de discussions de groupe auxquelles elle participait était énorme.

Kushida — Par exemple, il y a cette discussion de groupe, que nous appellerons groupe A, qui a été faite par certaines filles de notre classe. Il y a six personnes dedans comme tu le vois. Mais, en fait, il y a une deuxième discussion de groupe en parallèle, faite par les mêmes filles, qu’on va nommer groupe B. Juste pour que tu le saches, il y a une personne qui n’était pas incluse dans ce second groupe, et elle s’appelle Nene.

Mori Nene, une des amies du groupe de Kei.

Moi — Mori n’est pas très appréciée ?

Kushida — Exactement. Le groupe A n’est seulement que pour garder la face, mais elles se déchainent parfois sur elle gratuitement dans le groupe B. Bien sûr, je ne prends jamais part à quelque chose d’aussi bas. Il peut y avoir une relation cordiale en surface, mais au fond, tout le monde a quelqu’un qu’il déteste. C’est tout à fait normal que des filles se réunissent juste pour dire du mal de quelqu’un. De toute façon, quand il s’agit de groupes hypocrites comme celui-ci, il n’y en a pas qu’un ou deux, mais des dizaines.

Apparemment satisfaite d’avoir dit quelque chose qu’elle n’aurait normalement pas pu dire, Kushida se leva.

Kushida — Il est tard, je rentre chez moi. J’attends avec impatience le résultat de notre accord, Ayanokôji-kun.

Kushida me tourna le dos et commença à enfiler ses chaussures près de la porte d’entrée.

Moi — Kushida.

Kushida — Hm ?

Moi — Tu as été d’une grande aide aujourd’hui.

Kushida — Oh non, ce n’était rien. Eh bien, bonne nuit Ayanokôji-kun. En nous souhaitant une collaboration durable.

Cette conversation m’avait permis de confirmer la proximité de Kushida avec Nagumo. Cependant, j’avais délibérément omis de poser des questions à ce sujet.

Le fait que Nagumo et Kushida soient entrés en contact l’un avec l’autre est une chose que j’ai apprise par hasard. Il n’y avait aucune raison que je lui en parle, au contraire, il fallait profiter de cette information et continuer à faire semblant que je n’en savais rien.

Ainsi, avec les informations de Kushida, j’avais commencé à préparer les rumeurs à répandre sur chaque classe.

2

Le 14 février arriva la Saint-Valentin. C’était le jour où, pendant ma pause-déjeuner, j’avais décidé de m’occuper des séances de harcèlement de Hashimoto après l’école. J’avais prédit que Kei me donnerait du chocolat, alors j’avais décidé d’en profiter.

Si Kei devait me donner du chocolat, il fallait que ce soit tôt le matin ou bien le soir, et non pas la journée pendant les cours. Comme elle venait de rompre avec Hirata, elle n’avait aucune raison de transporter des chocolats dans son sac. Pour elle, le simple fait de remettre des chocolats à quelqu’un aurait suffi à provoquer un tollé. J’avais donc intentionnellement éteint mon téléphone portable la veille au soir.

Les chances qu’elle entre en contact avec moi de manière imprudente étaient nulles, à vrai dire. Néanmoins, j’avais choisi d’éteindre le téléphone pour éviter d’avoir à trouver une excuse : après tout, tôt le matin, j’avais quand même sacrément la flemme. Et il fallait absolument que notre rencontre soit la plus naturelle possible, je ne voulais pas lui expliquer le pourquoi du comment.

Si tout se passait bien, Hashimoto devait commencer par être rongé par le manque de résultats de sa filature. Je décidai donc de lui donner un indice sur ce qui allait se passer, avec ma rencontre secrète avec Kei et l’échange de chocolat qui suivit. La raison pour laquelle la rencontre était prévue à cinq heures était que Hashimoto me suivait toujours jusqu’à six heures à peu près. Et, bien sûr, Hashimoto me surveillait avec les caméras de surveillance du hall d’entrée lorsque je quittais le bâtiment.

Depuis qu’il avait commencé à me suivre, c’était sa première tentative d’établir un contact, alors il nous avait audacieusement confrontés tous les deux en personne. Le résultat aurait pourtant été le même, même s’il s’était contenté de rester assis et de regarder.

Hashimoto semblait satisfait de la conclusion selon laquelle Kei était peut-être la personne avec laquelle j’étais régulièrement en contact. Donc, sans surprise, le jour suivant, le petit jeu de Hashimoto avait cessé. Il avait sûrement préféré se concentrer sur la préparation de l’examen de fin d’année. Enfin j’étais libre !

Je retournai donc au bâtiment scolaire avec le chocolat de la Saint-Valentin que j’avais reçu de Kei toujours dans mon sac. J’y allais pour rencontrer Hiyori Shiina à la bibliothèque. Bien sûr, la majorité de notre conversation se résumait à des bavardages sur divers livres. En réalité, mon attention était ailleurs, sur les rumeurs qui allaient se répandre le lendemain. Non seulement l’affaire Ichinose, mais aussi sur ce que la classe A allait mijoter.

C’était la graine que j’avais plantée, et quelques jours plus tard, cette graine avait commencé à germer. En choisissant délibérément les plus agressifs, Ishizaki et Ibuki comme cibles des rumeurs, l’idéal était de créer une situation explosive. Mais ce n’était qu’un bonus. Même si l’évolution avait été différente, tout se serait finalement passé à peu près de la même manière. Le plus important était ailleurs, à savoir, quand et comment les messages allaient être postés sur les forums. J’étais donc entré en contact avec la personne que j’avais choisie pour résoudre ces problèmes, le vice-président Kiriyama, un élève de première B visant la chute de Nagumo. Après avoir discuté avec Hiyori à la bibliothèque, je vis justement Kiriyama dans le bâtiment alors que la plupart des élèves étaient déjà rentrés chez eux. Je lui révélai tout mon plan, ma stratégie pour sauver Ichinose.

Kiriyama — Je vois. Donc tu me demandes de poster les rumeurs avec mon propre téléphone ? Qu’est-ce que j’y gagne au juste ?

Moi — Une relation de confiance, ça renforcerait notre coopération et sur le long terme te profiterait aussi, non ?

En fait, Kiriyama ne m’avait jamais rien demandé une seule fois.

Kiriyama — Bien sûr que non. Je doute sérieusement de tes capacités.

Moi — Disons que si tu fais en sorte que je te sois redevable, en cas d’urgence, je pourrais t’aider plus facilement à l’avenir. Puis même, là, concrètement, c’est dans ton intérêt de le faire.

Kiriyama —…Comment ça ?

Moi — Ichinose Honami est un atout précieux pour le conseil des élèves. Il serait regrettable que vous la perdiez. Si tu publies les rumeurs sur les forums, tu t’assurerais sa sécurité en impliquant l’établissement.

Kiriyama — Mais si je m’implique dans un problème de 2nde et que j’affiche les rumeurs, cela remettrait en cause la crédibilité du Conseil.

Moi — Et quel est le problème ?

Kiriyama — Quoi… ?

Moi — Si la crédibilité du Conseil s’effondre, c’est le président Nagumo qui en souffrira plus que quiconque. Si tu souhaites réellement sa chute, ça voudrait le coup d’essayer.

Kiriyama — Comme c’est stupide. Ce serait un énorme problème si l’on découvrait que c’est moi qui ai posté les rumeurs. Non seulement je serais pénalisé par l’administration, mais Nagumo pourrait même me démettre de mes fonctions de vice-président.

Moi — Tu ne peux pas trouver une solution pour ça ? Ou alors tu capitules déjà face à Nagumo ? Comme c’est dommage, cet aveu d’impuissance…

Kiriyama — Et d’où tu te permets de la ramener, le 2nde !?

Kiriyama me regarda avec un regard plein de rage.

Moi — Selon l’ancien président du Conseil, Kushida serait rentrée en contact avec Nagumo.

Kiriyama — Pourquoi ……Horikita-senpai ferait-il vraiment confiance à quelqu’un comme toi ?

Moi — Elle est l’une des élèves les mieux informées de son année scolaire. En d’autres termes, les rumeurs diffusées sur les forums pourraient être expliquées comme une stratégie conçue pour que Kushida transmette des informations au président Nagumo. En tout cas, du point de vue des autres, ce serait assez crédible.

En d’autres termes, il fallait faire croire que Kushida aurait fourni l’information à Nagumo et que celui-ci le l’aurait communiquée à Kiriyama pour sauver Ichinose. Cette solution nouvelle et inattendue prit lentement forme.

Kiriyama —…Donc tu me dis que tu m’as contacté après avoir pensé à tout ça ?

Kiriyama était perdu dans ses pensées, imaginant ce qui pouvait se passer s’il publiait effectivement les messages sur les forums. Mais cela ne suffisait pas pour obtenir son consentement.

Moi — Si tu refuses, je serai forcé de conclure que vous tu as cédé à Nagumo. Ou alors… Je dirai à l’ancien président du Conseil que tu n’es qu’une personne de plus tombée au combat.

Cela aurait pu être considéré comme une menace, mais c’était le facteur décisif pour amener Kiriyama à coopérer.

Moi — Alors, c’est d’accord ?

Kiriyama —…Quand dois-je poster les messages ?

Moi — Ici et maintenant.

Si c’était reporté à plus tard, il y avait la probabilité qu’il poste avec le portable de quelqu’un d’autre. Dans le fond ça m’était égal, mais je voulais autant que possible garder un certain contrôle.  Par-dessus tout, il fallait garder à l’esprit la possibilité que Kiriyama fasse également part de cette affaire à un tiers.

Kiriyama — Très bien. Tu m’en dois donc une.

Moi — Merci beaucoup.

Je montrai à Kiriyama toutes les rumeurs que j’avais écrites dans mon téléphone et je lui ai demandé de les taper toutes à la main. Après une dizaine de minutes de travail, l’opération était terminée.

Les élèves allaient probablement les remarquer le lendemain, pour la plupart.

3

Ainsi, en coulisses, tout était prêt. Il ne restait plus qu’une chose : écraser l’esprit d’Ichinose Honami. Si ce n’était pas moi, c’était Sakayanagi qui allait s’en charger après tout. La stratégie de Sakayanagi fonctionnait à merveille, car la série d’absences d’Ichinose se poursuivait même après qu’on ait cru qu’elle s’était remise de tout ça.

C’était le 18 février, le jour du conflit entre la classe D et la classe A.

Cela faisait déjà cinq jours que sa santé s’était détériorée, et pourtant Ichinose était toujours absente. Elle aurait déjà dû se remettre de sa maladie. Était-ce donc le traumatisme psychique qui lui donnait tant de fil à retordre ?

Après avoir appris qu’elle était de nouveau absente, je décidai de la contacter. Cependant, si j’essayais de la voir après l’école ou pendant une pause, il y avait de fortes chances que quelqu’un le remarque. J’y allai donc en milieu de journée en semaine, lorsque le dortoir était presque vide. Bien sûr je vins à l’improviste, histoire de la mettre devant le fait accompli.

En arrivant devant la chambre d’Ichinose, je sonnai à la porte.

Moi — J’ai quelque chose à dire. Peux-tu sortir ?

Au bout d’un moment, une réponse vint de l’intérieur.

Ichinose — Je suis désolée Ayanokôji-kun. Tu t’es donné la peine de venir me voir, mais pourrais-tu revenir un peu plus tard ?

Sa voix manquait de tonus, mais, comme je l’avais pensé, elle ne semblait pas souffrir de rhume.

Moi — Ces lettres t’ont si atteinte que ça ?

Ichinose ne répondit pas à cette question. Je m’assis alors dos à la porte.

Moi — Et Lundi… Tu viendras ?  

Ichinose — …Désolée. Je ne sais pas.

À l’exception des questions qui touchent au cœur du sujet, elle répondait à tout de façon évasive.

Moi — J’ai un peu de temps avant la fin de la pause-déjeuner, alors je vais rester ici un petit moment.

Ensuite, je continuai à m’asseoir tranquillement jusqu’au dernier moment possible.

Moi — Eh bien, je vais retourner à l’école.

Ichinose — J’ai… juste besoin d’un peu plus de temps. Je reviendrai quand je serai prête. Alors, s’il te plaît, arrête de venir.

Après avoir entendu le verdict tendu d’Ichinose, je retournai à l’école.

4

Le week-end passa et nous étions désormais le lundi 21. L’examen de fin d’année était pour la fin de la semaine, vendredi. Mais Ichinose ne se présentait toujours pas.

Pendant ce temps, Kanzaki, Shibata et ses autres amis proches tentaient de la contacter par SMS, téléphone et e-mail.  Malgré cela, comme personne n’était venu la voir après l’école, elle leur avait probablement donné à tous un avertissement pour qu’ils restent à l’écart, comme elle l’avait fait avec moi.

Une fois de plus, pendant la pause-déjeuner, je m’éclipsai vers les dortoirs pour aller rendre une autre visite à Ichinose. Je frappai doucement et je l’appelai sans attendre de réponse.

Moi — Alors j’ai entendu dire que tu prenais encore ta journée !

Elle m’avait demandé de ne plus revenir, et pourtant j’étais quand même revenu. C’était un acte téméraire que d’ignorer son avertissement. Mais, cette fois, c’était silence radio total de son côté.

Je n’ajoutai rien d’autre et suis resté assis dos à sa porte jusqu’à la fin de la pause-déjeuner, comme je l’avais fait la fois précédente.

5

Et mardi, rebelotte.

Après avoir confirmé qu’Ichinose était de nouveau absente, je retournai la voir.

Elle ne pouvait pas détester un de ses propres camarades de classe. Mais, d’un autre côté, c’était justement, car je n’étais pas dans la sienne que je pouvais me permettre de forcer autant. Je n’avais absolument rien à perdre, même si je m’embrouillais avec elle.

Il ne restait plus beaucoup de temps avant l’examen de fin d’année. Il était fort possible qu’elle ne se présente pas ce jour-là non plus. Non, même si elle se présentait le jour de l’examen, cela risquait de ne pas suffire à compenser le stress de ses camarades de classe à cause des jours précédents. Leurs notes risquaient donc sûrement d’en pâtir, ainsi que leurs points de classes. 

Il était nécessaire qu’Ichinose vienne à l’école au moins jeudi pour apaiser un peu sa classe.

En y pensant de cette façon, le dernier carat était demain.

6

Et, ni une ni deux, nous étions déjà mercredi.

Je pris une boîte de café à la supérette histoire de ne pas venir les mains vides. Il faisait si froid que je pouvais voir mon souffle dans l’air.

Aujourd’hui, comme tous les autres jours, je n’allais pas spécialement insister. Après tout, Ichinose elle-même savait que c’était le dernier jour où elle pouvait rester enfermée dans sa chambre.

Cette fois elle allait réagir, j’en étais certain.

Moi — Le mois de février se termine bientôt. Après avoir surmonté l’examen spécial du mois prochain, nous deviendrons officiellement des 1ère. Il y a un proverbe qui dit que « quand la chaleur est passée, on oublie l’ombre des arbres », mais est-ce vraiment vrai ?

L’épreuve spéciale de l’île déserte. Le test spécial sur les navires de croisière. L’examen des duos… L’école nous en avait vraiment fait voir de toutes les couleurs.

Moi — Quand nous serons en 1ère, je me demande si les examens spéciaux ne vont pas devenir encore plus étranges qu’ils ne le sont déjà ?

Ichinose —…Hé… Je peux te demander quelque chose… ?

Pour la première fois depuis longtemps, Ichinose avait parlé, bien qu’à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même.

Moi — Bien sûr. Tant que tu parles, tu peux bien me demander n’importe quoi !

J’accueillis sa question à bras ouverts, mais Ichinose attendit un petit peu. C’était peut-être même la première fois qu’elle parlait ces derniers jours.

Ichinose — Pourquoi tu ne m’as rien demandé ?

Moi — C’est-à-dire ?

Ichinose — Mes camarades de classe… Mes amis dans les autres classes… Tout le monde essaie de me convaincre de revenir. « Aller, tu sais très bien que tu peux tout nous dire ». Pourtant toi, Ayanokôji-kun, tu ne m’as demandé aucune précision, tu n’as rien voulu savoir.

Elle ne semblait pas vouloir que les autres s’inquiètent pour elle. Elle ne comprenait pas pourquoi je sautais mes cours ou gaspillais ma pause-déjeuner pour venir la voir tous les jours.

Moi — Disons que je me doutais que d’autres avaient essayé avant moi. Puis je suis tellement peu doué pour les relations humaines. Je pense que si j’avais essayé de faire dans l’émotionnel pour te ramener, ça n’aurait pas eu l’effet escompté. 

Je pouvais entendre le faible bruit de pas à l’intérieur de la pièce. J’avais l’impression qu’elle était assise à côté de moi, la porte étant la seule chose qui nous séparait.

Moi — Peut-être que je suis venu ici tous les jours parce que j’ai attendu que tu sois prête pour en parler.

Ichinose — Tu attends donc toute l’histoire…?

Je décidai d’entrer dans sa vie personnelle pour la première fois.

Moi — Je suis déjà au courant du « crime » que tu as commis.  

Ichinose — …!

Moi — Cela étant dit, je n’ai pas apprécié la situation dans son ensemble. Seulement je sais pourquoi Sakayanagi a fait tout ça et pourquoi tu ne viens plus. Je comprends la pression que tu t’es mise, Ichinose. Mais là n’est pas encore le sujet.

Ichinose — Comment… Es-tu au courant ?

Moi — Ce n’est pas très important pour l’instant. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails.

Si Ichinose ne voulait pas en parler, j’aurais simplement changé de sujet.

Moi — Tu n’es probablement pas très douée pour confier tes problèmes aux autres. Tu sauves les autres, mais as du mal à te sauver toi-même. C’est pourquoi je suis ici.

J’avais commencé un peu à l’atteindre. Il y eut un bref silence. Quand on veut exprimer ses sentiments, c’est douloureux de n’avoir personne avec qui parler. J’avais vu d’innombrables enfants souffrant de ce même problème dans la White room : ils ont fini par s’effondrer et disparaître, sans aucun espoir de se rétablir.

Moi — Je suis ta porte de sortie. Tu ne peux pas voir mon visage et tu ne peux pas me toucher. Oui, littéralement je ne suis qu’une porte. Tu peux tout extérioriser sans perdre la face.

Il y a eu un bruit sourd lorsque je posai ma boîte de café sur le sol, à côté de moi.

Moi — Que feras-tu Ichinose ? C’est ton moment.

Les amis proches d’Ichinose Honami étaient des gens avenants et très gentils. Ils avaient probablement transmis à Ichinose tout le soutien et la bienveillance qu’ils pouvaient. Mais ce n’était pas la bonne approche. Pour l’aider en surface peut-être, pour alléger ses symptômes, pas pour régler son problème de fond.  Il fallait faire pression sur elle pour qu’elle se lâche.

Ichinose — Même si je suis si pathétique… Ça va vraiment ?

Moi — Et pourquoi pas ? Tu es humaine non ?

Ichinose — Une criminelle comme moi… Puis-je vraiment être pardonnée… ?

Ichinose — Tout le monde a le droit d’être pardonné.

Je lui tendis une perche au cœur. Il ne restait plus qu’à voir si Ichinose allait la saisir. De l’autre côté de la porte, Ichinose se mit lentement à parler.

Ichinose — Je… j’étais devenue une voleuse. C’est devenu difficile pendant ma troisième année de collège. Je séchais la moitié du temps. Je n’en avais jamais parlé à personne, me contentant de me blâmer et de m’enfermer dans ma chambre comme je le fais maintenant.

Ichinose rouvrit ses plaies qu’elle avait frénétiquement essayé de garder cachées au fur et à mesure qu’elle parlait. À propos de ce qu’elle avait fait. Sur la faiblesse qu’elle avait en elle.

Elle n’avait parlé de tout ça qu’à Nagumo. Comment Sakayanagi avait fini par être au courant, si ce n’était par l’intermédiaire de ce dernier ?  Et pourtant, elle avait continué à agir avec fermeté, incapable de montrer le moindre signe de faiblesse.

Confesser ses péchés. Sais-u à quel point c’est difficile ?

Beaucoup de jeunes, encore immatures, ont volé… non, ont péché d’une manière ou d’une autre au moins une fois. Cependant, si cette affaire était portée devant un grand nombre de personnes, elles nieraient très probablement toute implication. C’est normal. Après tout, il est terriblement difficile d’admettre ses erreurs et de les confesser au public. Beaucoup de gens persécutent les pécheurs au nom de la justice. Et en retour, les pécheurs connaissent le sort tragique qui leur est réservé, alors ils se cachent, s’accrochant continuellement à leurs péchés sans jamais en parler. Ils jouent perpétuellement le rôle d’une « bonne personne » tout en poursuivant leur vie.

Poussée par sa mauvaise conscience, Ichinose avait passé une demi-année complètement seule. Et après de grandes douleurs, elle avait été libérée de ses chaînes… non, elle avait réussi à s’en libérer. Mais cela la suivra toute sa vie, la hantera jusqu’à la fin. Sa conscience l’empêchait une fois de plus d’avancer, s’attaquant sans relâche à son esprit.

Elle n’avait donc plus d’autre choix que de se lever et d’affronter la situation de front.

Lorsque j’eus fini d’entendre tout ce qu’elle avait à dire, peu importait que la pause-déjeuner fût déjà terminée. Même lorsque les cours de l’après-midi avaient repris, je restais là, assis, à l’écouter parler.

L’écouter sans chercher à la consoler ni à la réprimander. Ichinose sanglotait tranquillement de l’autre côté de la porte.

Je ne lui offris pas un seul mot de réconfort. Pas, car j’étais un démon, mais parce que cela n’aurait pas eu de sens de lui en offrir à ce stade. Après tout, son adversaire était clair : c’était elle-même. Il s’agissait de savoir si elle était capable ou non d’assumer.

Au fond, comme je disais plus tôt, tout le monde masque ses erreurs passées, même banales, peu de gens osent vraiment y faire face au grand jour. Mais, une fois le moment venu, c’est possible… Et, en le faisant, elle fait un pas en avant.

C’était tout de l’échange qui avait eu lieu entre Ichinose et moi avant qu’elle n’ouvre complètement son cœur à ses camarades.

—————————————————
<= Précédent // Suivant =>
———————————————

Traduction de mangas/novels.