COTEY3 T4 - CHAPITRE 7

Stratagèmes entrelacés

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Au deuxième puis au troisième jour, les épreuves se répétèrent sans cesse. Même si chaque épreuve ne faisait varier le nombre de jetons que dans une faible mesure, les gains finirent par s’accumuler et, avant même qu’on s’en rende compte, certains élèves détenaient déjà plus d’une centaine de jetons.

Le matin du dernier jour, Ibuki se réveilla en percevant un faible bruit. Elle regarda sa montre. Il était tout juste six heures. En tendant l’oreille, elle comprit rapidement qu’il s’agissait de pas qui s’éloignaient en passant près de la tente. À en juger par leur direction, la personne se rendait probablement vers la plage. Qu’un élève matinal parte faire une courte promenade n’avait rien d’étrange, et Ibuki songea d’abord à l’ignorer. Pourtant, pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, cela l’intriguait. Veillant à ne pas réveiller Morofuji, elle redressa silencieusement le haut de son corps puis souleva doucement l’entrée de la tente pour vérifier l’identité de la personne. La silhouette qui disparaissait dans la forêt était celle de Kushida.

Ibuki — Celle-là, alors…

Elle se remémora la prosternation de la veille, ainsi que la détermination hors du commun dont Kushida faisait preuve pour continuer à survivre.

Si l’examen spécial s’achevait ainsi, il y avait de fortes chances qu’Ibuki termine à la dernière place. Même elle trouvait cela ridicule tant elle avait gagné peu de jetons. Que lui arriverait-il une fois l’examen terminé aujourd’hui ? Resterait-elle sur le paquebot jusqu’au retour au lycée ou l’obligerait-on à repartir seule à bord d’une petite embarcation ?

Quoi qu’il en soit, elle n’aurait peut-être plus jamais l’occasion de parler seule avec Kushida

Ibuki sortit de la tente et se lança à sa poursuite.

Peu après, elle aperçut Kushida debout pieds nus au bord de l’eau, là où les vagues venaient frapper le rivage, le regard tourné vers l’immensité de l’océan.

Pour évacuer toute la frustration accumulée depuis le début de cet examen spécial, Kushida avait envie de crier. Pourtant, elle se retint de toutes ses forces. Même si cet endroit se trouvait à une certaine distance du camp, sa voix pourrait malgré tout parvenir jusqu’à lui si elle criait trop fort.

Kushida — C’est tellement agaçant…

La fatigue d’avoir continuellement joué le rôle de la gentille fille, ajoutée au fait que ses camarades de classe connaissaient désormais sa véritable personnalité, lui imposait une pression impossible à mesurer.

La confiscation des jetons par Shinohara, les regards obscènes qu’Ike posait sur elle, les menaces de tout révéler aux autres classes, ainsi que cette prosternation qu’on l’avait forcée à accomplir… toute sa fierté avait été mise en pièces.

Kushida était animée de la plus grande colère qu’elle eût jamais ressentie. Et malgré cela, si elle parvenait encore à ne pas crier, c’était grâce à la leçon que le passé lui avait apprise. Cette stupide façon de faire avait conduit Ayanokôji à la découvrir, et à partir de là, tous les rouages avaient commencé à se dérégler.

Elle ne répéterait pas la même erreur. Elle ne pouvait pas la répéter. Que l’océan emporte au loin ces émotions noires qui bouillonnaient en elle. Avec un sentiment proche de celui d’une dépendance, elle était venue dans ce petit monde qui n’appartenait qu’à elle.

Kushida fit un pas en avant.

Les vagues tourbillonnantes vinrent mouiller ses chevilles. Portée par cette sensation subtilement agréable, elle plissa les yeux et régula sa respiration.

Kushida — Il y aura forcément un moyen… Même dans le pire des cas, quitte à aller supplier Horikita… je resterai ici quoi qu’il arrive. Attends un peu pour voir.

Soudain, elle reçut un violent choc dans le dos. Avant même d’avoir compris ce qui venait de se produire, son corps bascula vers l’avant. Kushida posa instinctivement les mains au sol, mais une vague vint aussitôt lui frapper le visage. En un instant, elle fut trempée de la tête aux pieds.

 Sans comprendre la situation, elle releva le haut du corps et se retourna. Ibuki se tenait là, campée sur ses jambes, la fixant d’un regard intimidant.

Kushida — …Hein ?

Même si elle ne comprenait pas ce qui se passait, sa voix se fit basse tandis qu’une vague d’irritation déferlait en elle.

Kushida — Ibuki-san… qu’est-ce que tu fais ?

Ibuki — Je t’ai bousculée. Tu me tournais le dos sans la moindre méfiance comme une débile, alors j’ai pas pu m’en empêcher…

Kushida — Je ne comprends absolument rien… Pourquoi ?

Ibuki — Pourquoi ? Il n’y a pas longtemps, Horikita avait aussi cette mine sombre quand je la regardais de dos. Je lui ai donné un bon coup de pied par derrière à ce moment-là. C’est à peu près pareil, non ?

Kushida — Non, même avec cette explication, je ne comprends vraiment pas. Et tu comptes assumer ça comment ?

L’eau de mer avait déjà pénétré jusqu’à ses sous-vêtements, transformant la situation en véritable désastre.

Ibuki — Bien fait pour toi.

Kushida — Tu n’es pas en position de dire ça… Aïe !

Alors qu’elle tentait de se relever, Kushida afficha une expression douloureuse et retomba lourdement assise sur le sable. Elle laissa ensuite échapper un faible gémissement indistinct, posa une main sur sa taille et ne fit plus mine de vouloir se lever.

Ibuki — Quoi ? Tu t’es fait mal juste comme ça ?

Ibuki se demanda si elle n’avait pas été trop brutale avec Kushida, qui n’avait aucune expérience des affrontements physiques. Elle retira ses chaussures et entra dans l’eau.

Kushida — Je n’arrive plus à me lever. Donne-moi un coup de main…

Elle tendit une main en parlant.

Avec résignation, Ibuki la saisit.

L’instant d’après, elle fut violemment tirée vers l’avant.

Ibuki — Quoi !?

Convaincue que Kushida s’était réellement blessée, Ibuki avait complètement baissé sa garde.

Avec un grand plouf, elle s’écrasa face contre l’eau. Sa bouche légèrement entrouverte se remplit aussitôt d’une grande quantité d’eau de mer.

Ibuki — Pff ! Putain, c’est salé !

Comme pour profiter de l’occasion et en rajouter une couche, Kushida recueillit de l’eau entre ses deux mains et la lui jeta au visage.

Ibuki — Hé ! Qu’est-ce que tu fais !

Kushida — C’est plutôt à moi de dire ça, non ?

Ibuki — Faire semblant d’être blessée… Quelle lâche !

Ibuki se releva à la hâte, prit ses distances avec Kushida et riposta en frappant l’eau du pied pour projeter des gerbes vers elle.

Par la suite, les deux filles s’abandonnèrent à une bataille désordonnée, s’aspergeant mutuellement sans la moindre stratégie. Une véritable guerre d’éclaboussures commença entre elles.

Cette confrontation dura environ une ou deux minutes avant de s’achever sur un match nul. Il n’y eut aucun vainqueur.

Ibuki — Haa… haa… Pourquoi faut-il que je fasse ce genre de choses dès le matin… Idiote de Kushida.

Kushida — C’est plutôt à moi de dire ça. Haa… haa… C’est toi la véritable idiote, Ibuki-san…

Toutes deux restèrent assises dans l’eau de mer à se dévisager. Puis, à un moment donné, elles réalisèrent simultanément à quel point ce qu’elles venaient de faire était stupide, et elles éclatèrent de rire.

 

 

Après avoir ri un moment, Ibuki marmonna à voix basse avant de poursuivre :

Ibuki — …Tu crois pas que y’a pire que toi ? Il paraît que le nombre de jetons distribués au début dépendait du temps que chacun avait tenu dans le jeu de survie. Plus on était resté longtemps, plus on en recevait. Toi aussi, tu es restée jusqu’à la fin, pas vrai ? Même si Shinohara contrôle tes jetons, ta situation doit être meilleure que la mienne. Même si t’en as gagné peu, je pense pas que tu sois en danger.

Kushida — La différence entre les jetons initiaux est minime. Et puis, je ne crois pas que Katsuragi-kun t’abandonnerait comme ça, Ibuki-san.

Si Katsuragi lui donnait vingt ou trente jetons, l’écart individuel serait aussitôt comblé.

Ibuki — Donc c’est moi la principale candidate à la dernière place ? Ce type… Katsuragi a dit qu’il répartirait les jetons de manière réellement équitable. Et il le pensait sincèrement. Bah ouais, favoriser quelqu’un comme moi qui n’a obtenu aucun résultat individuel, par rapport à ceux qui ont travaillé dur, c’est pas acceptable. Et puis, hier soir, il a aussi contacté Ryuuen. Il a peut-être reçu des instructions. Peut-être qu’ils ont décidé de m’abandonner.

Il y avait dans ses paroles un mélange de résignation et de détachement inhabituel chez Ibuki. Cela convainquit Kushida que le malaise qu’elle avait ressenti la veille était bien réel.

Kushida — Je vois. C’est vrai que tu n’as absolument aucun point fort, Ibuki-san, alors cette décision est peut-être la bonne.

Certaines épreuves lui avaient pourtant offert l’occasion de briller, mais au moment décisif elle s’était retrouvée opposée à Ayanokôji. Ajouté à une série de malchances, cela avait réduit tous ses efforts à néant.

L’angoisse de voir ses efforts partir en fumée la rongeait, mais le temps, lui, n’attendait personne.

Ibuki — Alors oui… on peut dire que j’ai abandonné. Enfin… je sais pas trop. C’est une sensation étrange.

Ibuki se rappela de Manabe. Dans son cas, son expulsion avait ressemblé à une attaque soudaine qui l’avait tuée sur le coup. Cette fois, c’était différent.

Ibuki — Comment dire… J’ai l’impression d’être petit à petit empoisonnée.

Lorsqu’elle avait défié Ayanokôji aux côtés de Ryuuen lors du jeu de survie et avait subi la défaite, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans une telle situation. En seulement quelques jours, son environnement et sa position avaient complètement changé. Cela lui donnait presque envie de rire.

Kushida — On ne sait jamais. Tu es peut-être effectivement très proche de la dernière place, mais il y a encore beaucoup d’autres groupes. Je doute que tu sois la seule élève à souffrir autant, Ibuki-san.

Ibuki — C’est quoi ça ? Tu essaies de me réconforter ?

Kushida — Pas du tout. Je pense seulement à me sauver moi-même. Alors si tu finis derrière moi, Ibuki-san, ça me rassurera beaucoup. Et s’il y a quelqu’un d’encore plus mal classé que toi, ça me rassurera encore davantage. C’est uniquement pour ça que je dis ça.

Même dans une situation pareille, elle restait fidèle à elle-même. Cela rassura légèrement Ibuki.

Ibuki — Tu tiens tant que ça à obtenir ton diplôme en Classe A ?

Kushida — Bien sûr. Je suis une élève modèle. Je serai diplômée de la Classe A, j’obtiendrai le respect de mon entourage, le respect de mes parents, puis je deviendrai une adulte admirée de tous. Pour cela, je suis prête à tout.

Kushida se releva puis se dirigea vers la plage.

Kushida — Il ne reste plus beaucoup d’épreuves. Je ne pense pas que tu puisses encore vraiment t’illustrer, mais tu peux au moins garder un peu d’espoir. Quelqu’un pourrait commettre une erreur, ou Katsuragi-kun pourrait t’aider. Peu importe, non ?

Après avoir déclaré qu’elle retournait au camp, Kushida repartit la première.

La situation ressemblait beaucoup à celle de la veille. Pourtant, malgré tout, Ibuki se sentait réellement un peu plus légère qu’hier.

Ibuki — Je suis pas comme toi, Kushida. Cette volonté absolue de ne jamais être expulsée, quoi qu’il arrive, je n’arrive toujours pas à la ressentir. Mais…

Si elle était réellement expulsée ainsi…

En y pensant, Ibuki prit conscience qu’il restait encore quelque chose d’inachevé dans son cœur.

 

1

Le groupe se trouvait actuellement en F7, et il était un peu plus de dix-sept heures lorsque l’examinateur les rassembla.

  1. Urushibara — Merci à tous pour vos efforts durant ces quatre jours. Je vais maintenant vous annoncer la dernière épreuve.

Après ces mots, le surveillant commença immédiatement ses explications. Le fait de pouvoir enfin retourner sur le bateau allégea quelque peu l’humeur.

  1. Urushibara — La dernière épreuve consiste à atteindre la ligne d’arrivée avant dix-neuf heures. Celle-ci se trouve en F13.

F13 était pratiquement identique à la zone initiale. Autrement dit, il suffisait de revenir au point de départ dans le temps imparti.

  1. Urushibara — Bien que la position des autres groupes varie légèrement, les distances sont globalement similaires et tous ont le même point d’arrivée. Vous pourriez donc croiser des élèves d’autres groupes en chemin.

Même avec une répartition aussi équitable que possible, certains groupes restaient malgré tout légèrement avantagés ou désavantagés en termes de distance.

  1. Urushibara — Lorsqu’une montre détectera l’entrée dans la zone F13 et que trente secondes se seront écoulées, l’arrivée sera officiellement validée. Les élèves qui atteindront la ligne d’arrivée dans le temps imparti recevront trois jetons en récompense. Ceux qui n’y parviendront pas subiront une déduction de points de classe conformément au règlement. À partir de maintenant, les pénalités liées au fait de quitter la zone où se trouve l’examinateur ne s’appliqueront plus. Enfin, comme cela a été expliqué au début de l’examen, les jetons possédés par un élève au moment où son arrivée est validée seront définitivement enregistrés. Il ne sera donc plus possible d’effectuer des transferts ou d’autres opérations du même type. Veuillez en prendre note.

Après avoir terminé ses explications, il sortit quatre téléphones portables.

  1. Urushibara — Je vais maintenant remettre un téléphone spécial au représentant de chaque classe. En consultant ce téléphone, vous pourrez vérifier votre position, ce qui devrait vous aider à progresser vers la ligne d’arrivée. De plus, ces appareils disposent également d’une fonction radio. En les synchronisant avec votre montre et en dépensant un jeton, vous pourrez contacter les téléphones des autres groupes ou connaître leur position. Utilisez ces fonctions librement selon vos besoins.

Il semblait que toutes les règles prévues depuis le départ pouvaient être appliquées grâce à cet appareil.

  1. Urushibara — À partir de maintenant, je ne fournirai plus aucun guidage. Les pénalités liées à cela sont donc annulées. Avancez vers la ligne d’arrivée à votre propre rythme. Bonne chance à tous.

Autrement dit, courir ou marcher dépendrait désormais d’une décision prise collectivement par chaque groupe. Cette disposition ne servait pas seulement à éviter de perdre de vue la destination ou de se séparer de ses camarades. Elle permettait aussi de conserver jusqu’au dernier moment la possibilité de transférer des jetons avant l’arrivée, élargissant ainsi les options stratégiques.

Comme je l’avais prévu, il n’était pas nécessaire de modifier notre plan.

Yoshida — Qu’est-ce qu’on fait, Ayanokôji ? On pourrait avancer séparément vers la ligne d’arrivée, mais comme il faut que la majorité du groupe soit reconnu comme arrivé, si notre rythme n’est pas coordonné, ça pourrait devenir problématique. Le mieux serait sans doute que tout le monde avance ensemble sans hésiter.

Moi — Je suis d’accord. Quelqu’un a une objection ?

Je ne pensais pas que la Classe D s’y opposerait, alors je tournai mon regard vers les membres restants de la Classe A.

Shinohara — Je suis d’accord. Faut qu’on passe tous ensemble la ligne.

La représentante de la Classe A, Shinohara, répondit sans la moindre hésitation. Un sourire plus radieux que tous ceux qu’elle avait affichés ces derniers jours apparut sur son visage.

2

Le groupe 2 se mit en route à 17h30 dans l’objectif d’être le premier à atteindre la ligne d’arrivée. Si tous les groupes étaient partis de positions comparables, aucun n’avait probablement encore atteint l’arrivée à cet instant.

Hirata ne ralentissait pas le pas. Son expression était quelque peu grave. Ryuuen était dans le même état. Cependant, les préoccupations qui occupaient leurs esprits étaient totalement différentes. Hirata concentrait toute son attention sur la sécurité des membres du groupe ainsi que sur la stabilité de sa classe. Ryuuen, lui, réfléchissait aux résultats de l’examen spécial et les changements qu’ils entraîneraient

Jusqu’à présent, Ryuuen avait accumulé cent dix jetons visibles.

Il occupait sans conteste la première place de son groupe et pouvait considérer ses résultats comme très satisfaisants. Après avoir franchi la ligne d’arrivée, il gagnerait encore trois jetons. Si son groupe terminait premier, il conserverait en outre cent pour cent de ses jetons grâce au taux de conservation.

Un tel résultat n’aurait rien de mauvais.

Malgré cela, en faisant un calcul approximatif, il estimait avoir laissé échapper plus de vingt jetons. Si son adversaire était Ayanokôji, celui-ci en avait probablement récolté davantage que lui. Même en supposant qu’il n’en possède que cent trente, il lui faudrait encore un écart de 20% pour l’emporter avec le taux de conservation.

Même si le groupe 2 parvenait coûte que coûte à finir premier, il faudrait encore que le groupe auquel appartenait Ayanokôji termine au moins cinquième. C’était la condition minimale pour conserver une chance de victoire. Contacter Katsuragi et lui ordonner d’empêcher Ayanokôji d’atteindre la ligne d’arrivée serait facile.

Cependant, dès lors que plus de la moitié des membres d’un groupe atteignaient l’arrivée, son classement était validé. Même si toute la Classe B s’opposait à cette manœuvre, la condition d’arrivée serait malgré tout remplie.

Au contraire, cela ne ferait qu’ajouter le risque que sa propre classe subisse une pénalité en cas d’échec. S’il laissait Ayanokôji franchir tranquillement la ligne d’arrivée, l’écart de points de classe se réduirait de cent points. Et si, en plus, Ayanokôji remportait la récompense accordée au premier groupe, cet écart atteindrait deux cents points. Ce serait une défaite totale.

Comment pouvait-il empêcher Ayanokôji de gagner ?

Ryuuen — Il n’y a qu’une seule solution.

Il fallait être prêt à se trancher un bras pour survivre. Sans une telle détermination, il était impossible de vaincre Ayanokôji. Sans abandonner ses hésitations et sans accepter de prendre des risques, la victoire était hors de portée.

Depuis qu’il avait analysé les règles de cet examen spécial, une stratégie brûlait dans l’esprit de Ryuuen.

Alors qu’il s’apprêtait à la mettre en œuvre, Hirata passa à l’action.

Hirata — Ryuuen-kun, puis-je te confirmer quelque chose ?

À un moment critique, Hirata s’arrêta et força Ryuuen à engager la conversation.

Ryuuen — Quoi ?

Hirata — Maintenant qu’on en est arrivé là, tu ne peux quand même pas prétendre que tu n’as rien remarqué, si ?

Ces paroles étaient lourdes de sous-entendus.

Le regard de Hirata semblait percer à jour les pensées de Ryuuen tandis qu’il le fixait avec une pression presque écrasante.

Ryuuen — Tu cherches quoi ?

Ryuuen répondit ainsi dans un premier temps.

Mais l’idée lui parut aussitôt ridicule, et il ne put s’empêcher de rire.

Ryuuen — Bon, parle.

Hirata — Nous avons pris cet examen spécial au sérieux et gagné tous les jetons que nous pouvions gagner. Ensuite, nous avons obtenu une tranquillité d’esprit temporaire grâce à un certain indicateur. Malgré cela, je pense qu’il y a encore des élèves qui s’inquiètent. Alors, pour commencer, j’aimerais que ceux qui le souhaitent viennent volontairement me parler de leur situation, quelle que soit leur classe. Si, après avoir vérifié leur nombre actuel de jetons, il apparaît qu’ils risquent de terminer derniers, je ferai tout mon possible pour les aider.

Comme s’il s’adressait aussi à Ryuuen, Hirata fit cette déclaration à l’ensemble du groupe.

Ryuuen — Je pensais comprendre un minimum ta personnalité, mais tu es encore plus idiot et bienveillant que je ne l’imaginais. Ou alors, tu as une autre idée derrière la tête ?

Hirata — Tu crois vraiment que j’aurais une autre intention ? Si une telle chose existait, toi qui as passé tout cet examen dans le même groupe que moi, tu devrais être le mieux placé pour le savoir.

Calme et impassible au point qu’il était impossible de lire ses émotions, Hirata fixa Ryuuen droit dans les yeux.

Ryuuen — Ha, fais comme tu veux. Tant que le total des jetons du groupe ne diminue pas, le fait que tu en perdes personnellement m’est complètement égal.

Par la suite, deux personnes demandèrent l’aide de Hirata et reçurent un petit transfert de jetons.

Hirata — Bien. On ne peut plus perdre de temps. Il ne reste presque rien à faire, alors courage.

Après ces mots, Hirata reprit sa marche. Ryuuen le suivit, mais ses pensées ne cessaient de tourner.

Ryuuen — Je ne peux pas laisser cet examen spécial se terminer comme ça.

Hirata — …Qu’est-ce que tu veux dire ?

Ryuuen — Au fond, la plupart des épreuves permettant de gagner des jetons favorisaient les élèves les plus compétents. Rien qu’avec de bonnes capacités académiques, on pouvait récolter près de cent jetons. Et si on ajoutait à cela une bonne condition physique et un bon sens de l’observation, on pouvait en obtenir encore davantage.

Ryuuen fit alors signe à Kaneda, qui vint immédiatement se placer à ses côtés.

Ryuuen — Après tout, cette fois, ce n’était pas un examen comme le Jeu de Survie. C’était un véritable examen spécial. Alors… à ton avis, combien de jetons Ayanokôji a-t-il récoltés ?

Ryuuen posa cette question à Hirata, lui qui avait déjà fait partie du même groupe lors d’un autre examen spécial.

Hirata — Probablement beaucoup. Vu ses capacités, même cent trente ou cent quarante jetons ne me surprendraient pas.

Kaneda — Je suis du même avis, Hirata-san. C’est justement pour ça qu’il est crucial de faire en sorte qu’Ayanokôji arrive le plus tard possible, afin de réduire son taux de conservation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous fonçons vers l’arrivée. Mais même en abaissant son taux, si le nombre de jetons qu’il possède est bien supérieur à nos estimations, ça ne changera rien au résultat final

Depuis l’annonce des règles de l’examen spécial, une idée n’avait cessé de tourner dans l’esprit de Ryuuen : un pari destiné à empêcher Ayanokôji de l’emporter.

Ryuuen — Je veux contacter quelqu’un.

Sa voix était rude lorsqu’il prononça ces mots.

Ayant déjà pris la décision de ne montrer aucune pitié, il demanda à Kaneda d’utiliser un jeton puis prit le téléphone en main. La personne que Ryuuen souhaitait joindre était Shiina. La sonnerie retentit sept fois avant que la communication ne s’établisse.

Ryuuen s’apprêtait à parler.

Hiyori — Qu’y a-t-il, Ryuuen-kun ?

Il avait l’intention d’aller immédiatement droit au but, mais les mots restèrent un instant bloqués dans sa gorge.

Ryuuen — Non…

Lui qui était habitué à être considéré comme froid et impitoyable, pourquoi hésitait-il à un moment aussi crucial ?

Pourtant, cette brève pause suffit à Shiina pour comprendre.

Hiyori — Si les choses continuent ainsi, nous perdrons au moins au classement individuel des jetons. C’est ce que tu penses, Ryuuen-kun, n’est-ce pas ?

Ryuuen — D’après le rapport de Katsuragi, Ayanokôji semble avoir réalisé de très bonnes performances.

Hiyori — Je vois… Que dois-je faire ? Donne-moi tes instructions.

Ryuuen — …Oui. Dans ce cas, je vais te les transmettre maintenant.

À côté de lui, Kaneda, qui faisait mine de ne pas écouter, voyait peu à peu son visage pâlir. Finalement, Shiina formula un souhait.

Hiyori — Même si je finis par être expulsée, je te demande de ne pas utiliser de points privés.

Ryuuen avait accumulé ces points privés afin d’augmenter, ne serait-ce qu’un peu, les chances de réussite de son plan.

Les utiliser permettrait d’éviter une expulsion. Cependant, cela ferait s’effondrer toute sa stratégie.

Car si les autres apprenaient qu’il comptait sauver quelqu’un grâce aux points privés, alors une méthode similaire n’aurait plus aucun effet réel à l’avenir.

Ce n’est qu’en sacrifiant véritablement quelqu’un que cette stratégie avait un sens.

Ryuuen — Évidemment.

Hiyori — Dans ce cas, je suis rassurée. Alors, à plus tard…

Après ces paroles empreintes de douceur, la communication fut coupée.

Ryuuen tourna alors légèrement son regard vers Kaneda, dont les lèvres tremblaient.

 

3

À 17h40, nous nous trouvions sur le point de quitter la zone G11. Jusqu’à présent, personne n’avait été blessé et tout se déroulait sans encombre. Cependant, c’était aussi le moment où les élèves commençaient peu à peu à ressentir de l’inquiétude.

Sonoda — Bon sang, qu’est-ce qui est en train de se passer ? Je me demande tellement où en sont les autres groupes…

Sonoda, qui marchait au milieu du groupe, se plaignit d’un ton agité.

Il était possible de vérifier la position de chaque groupe en dépensant des jetons. Cependant, un jeton ne permettait de connaître que la position actuelle d’une seule personne. Pour connaître simultanément la position de chacun des neuf groupes qui se dirigeaient vers la ligne d’arrivée, il aurait fallu dépenser au moins neuf jetons.

Nous disposions du droit et des moyens de mener cette enquête, mais pas de la marge nécessaire pour l’exécuter. Se gratter jusqu’au sang pour soulager une démangeaison était facile. Mais parfois, pour permettre à une blessure de guérir, il fallait supporter l’envie de se gratter. La situation actuelle ressemblait à cela.

Au fil de notre progression, cette impatience ne faisait que grandir. C’est alors que le téléphone réservé à la Classe C, rangé dans ma poche, se mit à sonner.

Lorsque je le sortis, le nom affiché était Ayanokôji Kiyotaka. Autrement dit, l’appel m’était destiné. Je ne pouvais pas savoir avec certitude qui appelait sans décrocher, mais je m’en doutais déjà.

Je demandai à Yoshida et aux autres de prendre un peu d’avance et leur indiquai que je les rejoindrais en queue de groupe. À l’arrière marchaient actuellement Ike et Shinohara côte à côte. Je leur fis signe que j’allais utiliser le téléphone et leur demandai de continuer sans moi.

Ryuuen — Tu as gagné pas mal de jetons grâce aux épreuves. Katsuragi m’a déjà fait un rapport sur ta situation.

Dès que je décrochai, la voix de Ryuuen retentit.

Moi — Disons que je ne m’en suis pas trop mal sorti. Tu m’appelles juste avant l’arrivée pour vérifier ce genre de choses ?

Ryuuen — Combien de jetons as-tu récoltés ?

Moi — Tu vas droit au but. Malheureusement, je ne peux pas te le dire.

Ryuuen — Cent trente ? Cent quarante ? Même sans pouvoir le savoir avec certitude, j’imagine facilement que tu en as obtenu plus que moi.

C’était une question à laquelle je ne pouvais évidemment pas répondre, mais Ryuuen poursuivit malgré tout.

Ryuuen — S’il fallait citer un avantage de notre côté, ce serait simplement que la ligne d’arrivée est juste devant nous.

Que Ryuuen dise vrai ou non, je n’avais qu’une seule réponse à lui donner.

Moi — Dans ce cas, je te conseille de te dépêcher d’atteindre la ligne d’arrivée.

Ryuuen — Même comme ça, je ne pense pas pouvoir gagner avec le taux de conservation. Sinon, je n’aurais pas eu à me donner autant de mal. Tu connais déjà les règles par cœur, alors je vais être direct. Le groupe 4 se trouve actuellement en H10. J’ai donné l’ordre à l’un de ses membres de se diriger vers K14, à l’opposé complet de la ligne d’arrivée. Tu comprends ce que cela signifie, n’est-ce pas ?

Le groupe 4. C’était l’un des rares groupes que je n’avais jamais croisés au cours de cet examen spécial. Et c’était également le groupe auquel appartenait Shiina Hiyori, de la classe de Ryuuen.

Moi — Et alors ?

Ryuuen — Ha. Tu me demandes « et alors » ? Shiina pourrait bien être expulsée, tu sais.

Si Hiyori mettait une heure pour rejoindre K14 à partir de maintenant, il lui faudrait ensuite encore plus d’une heure trente pour atteindre la ligne d’arrivée située en F13.

À sa vitesse de déplacement, il lui serait absolument impossible d’arriver dans les délais.

Moi — Je ne vois pas en quoi ce serait une mauvaise nouvelle pour moi. Pourquoi envoyer Hiyori seule dans la direction opposée ? Les problèmes des élèves de ta classe ne concernent que toi.

Ryuuen — Tu le penses vraiment, ou tu fais seulement semblant ? Lequel des deux est-ce ?

Ryuuen poursuivit d’une voix plus basse.

Ryuuen — Je ne lui ai laissé qu’un seul jeton. Tous les autres ont été confiés à ses camarades. Après ça, elle attendra simplement là-bas jusqu’à la fin de l’examen spécial. Voilà tout.

Moi — Tu veux donc choisir toi-même qui sera expulsé ? Si tu n’avais pas besoin de quelqu’un pour te faciliter la tâche, tu aurais dû me le dire plus tôt.

Ryuuen — Shiina a de la valeur à tes yeux.

Moi — C’est vrai. Utiliser un ami comme pièce sur un échiquier est un coup intéressant d’un point de vue stratégique. Mais lorsque cette personne appartient à une autre classe, l’effet reste très limité. Hiyori est mon amie, rien de plus, rien de moins. Tu m’as appelé parce que tu es persuadé que j’irai la sauver. Mais si ton plan échoue, tu n’auras fait que te tirer une balle dans le pied.

Que Hiyori atteigne ou non la ligne d’arrivée, qu’elle soit expulsée ou non, cela n’aurait aucune influence sur l’issue de cet examen spécial. En revanche, pour la Classe B, perdre une élève aussi talentueuse aurait des conséquences considérables pour l’avenir.

Moi — Tu n’es tout de même pas assez stupide pour ça. Dans ce cas, il est tout aussi possible que toute cette histoire soit inventée.

À partir de maintenant, je dépenserais au minimum quelques jetons pour vérifier la position actuelle de Hiyori.

C’était précisément sur cette hypothèse que reposait le mensonge de Ryuuen.

Même une légère diminution de mon nombre de jetons lui convenait.

Cependant, il existait un moyen très simple d’éviter cela.

Il suffisait de demander à Yoshida, Sanada ou un autre camarade de dépenser les jetons à ma place.

Moi — Même si tout ce que tu racontes est vrai, perdre Hiyori représenterait un coup terrible pour la Classe B. Tu utiliserais les vingt millions de points privés nécessaires pour la sauver.

Ryuuen — Cette idiote de Shiina m’a dit exactement la même chose. C’est pour ça qu’elle m’a demandé de ne surtout pas utiliser de points pour la sauver.

Moi — Si tu appliques réellement cette stratégie, alors c’est effectivement la bonne réponse. Un appât ne produit d’effet que lorsqu’il remplit son rôle d’appât. Quoi qu’il en soit, toi comme Hiyori vous vous trompez dans vos calculs.

Je gardai les yeux fixés devant moi tout en poursuivant ma marche vers la ligne d’arrivée.

Moi — J’ai fait tout mon possible pour accumuler des jetons. Si notre groupe termine bien classé, nous avons de fortes chances d’obtenir la récompense spéciale. Pour la classe D, gagner des points de classe ici est indispensable. Quelle que soit l’évolution de la situation, je n’irai pas sauver Hiyori.

Je coupai moi-même la communication avec Ryuuen.

Puis j’accélérai le pas afin de rejoindre l’endroit où se trouvait Yoshida.

Yoshida — Qui t’appelait ?

Moi — Une dernière tentative de perturbation venant d’une autre classe. Rien de plus qu’un dernier sursaut avant la fin.

Yoshida — Une perturbation… Ça va aller ?

Moi — Ne t’en fais pas. Plus important encore, accélérons un peu l’allure vers la ligne d’arrivée. Le classement du groupe est extrêmement important.

J’avais pensé que la flèche qu’il m’avait décochée ne provoquerait aucune réaction et qu’il ne tenterait pas non plus une attaque surprise.

Moi — Ryuuen… tu as joué un coup impitoyable.

Je murmurai ces mots à voix basse.

Il savait parfaitement que cela risquait d’être totalement vain, et pourtant il avait tout de même choisi de le mettre en œuvre.

 

4

 

La conversation avec Ayanokôji venait de s’achever.

Kaneda ne parvint plus à contenir les émotions qu’il réprimait depuis un moment et pressa Ryuuen de questions.

Kaneda — Qu’est-ce que tu cherches à faire… Ryuuen-shi !

Ryuuen — Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ? C’est exactement ce que tu viens d’entendre. J’ai un peu mauvaise conscience vis-à-vis de Shiina, mais pour faire sortir Ayanokôji de sa tanière, je lui ai fait jouer le rôle d’appât. Et si l’autre ne mord pas à l’hameçon, alors Shiina sera simplement expulsée.

Kaneda — C…C’est absurde. Shiina-shi est une élève importante pour la classe. Comment peux-tu…

Ryuuen — Tu ne voudrais pas plutôt éviter son expulsion pour des raisons personnelles ?

Comme une grenouille fixée par le regard d’un serpent, Kaneda se figea un instant. Mais il se libéra aussitôt de cette paralysie par sa propre volonté et reprit la parole.

Kaneda — N…Non… Tu devrais le comprendre toi-même, Ryuuen-shi ! Cette stratégie est manifestement… non, elle ne mérite même pas d’être qualifiée de mauvaise stratégie. C’est une atrocité.

Derrière ses lunettes, les yeux de Kaneda se chargèrent inconsciemment d’une intensité qu’on ne lui avait jamais connue.

Hirata — Calme-toi un peu, Kaneda-kun.

Hirata, qui avait été autorisé à assister à toute la conversation, tenta ainsi de l’apaiser.

Kaneda — Je suis calme. C’est justement parce que je suis calme que je dis cela.

Ryuuen — C’est pourtant simple. J’ai pris ma décision. Il te suffit de te taire et d’obéir.

Kaneda — Je ne peux pas obéir… Donne-moi ce téléphone. Je vais contacter Shiina-shi et lui dire qu’elle n’a pas à faire cela.

Ryuuen — Si tu refuses d’obéir quoi qu’il arrive, alors réglons ça par la force.

Kaneda — Ngh…

Ryuuen s’apprêtait à détourner le regard de Kaneda. Mais, poussé par son agitation, Kaneda tendit involontairement le bras droit et saisit Ryuuen au niveau de la poitrine.

Ryuuen — Tu trembles, Kaneda. Tu comptes vraiment me frapper ?

Kaneda — S…Si c’est le seul moyen de te faire entendre raison, alors moi aussi..!

Hirata — Arrêtez. Cela ne résoudra rien.

Voyant que la situation était sur le point de dégénérer, Hirata intervint et écarta de force le bras droit de Kaneda.

Kaneda — …Désolé. Je crois que c’est la première fois que je ressens quelque chose comme ça. Mais je peux l’affirmer avec certitude : c’est de la colère. Peu importe les arguments que tu avanceras, je ne l’accepterai jamais.

Hirata — Ce n’est effectivement pas une stratégie que l’on pourrait admirer. Je pense moi aussi qu’il faudrait recontacter Shiina-san. Cependant, permets-moi de te poser une question supplémentaire. Es-tu certain qu’il s’agit de la meilleure stratégie pour empêcher Ayanokôji-kun de gagner ? C’est ce qui m’intrigue.

Ryuuen — C’est parce que j’en suis convaincu que j’ai donné cet ordre. Je n’ai rien à expliquer.

Contrairement au regard de Kaneda, où subsistait une certaine appréhension, Hirata soutint celui de Ryuuen sans reculer.

Hirata — … Je vois. Tu considères donc que, pour Ayanokôji-kun, Shiina-san est une personne qu’il irait sauver même au prix de la victoire.

Hirata ignorait une grande partie du contexte, mais certains éléments lui étaient compréhensibles. Ayanokôji traitait effectivement Shiina de manière particulière. Cependant, il ne parvenait toujours pas à croire qu’elle soit quelqu’un pour qui Ayanokôji abandonnerait volontairement la victoire, voire accepterait de risquer sa propre expulsion.

Ryuuen — On dirait que toi aussi, tu as ta propre opinion sur Ayanokôji. Ce n’est pas surprenant.

Hirata — J’ai envie de voir. Comment Ayanokôji-kun répondra à la question que tu lui as posée.

Kaneda — Au fond, Hirata-shi n’est qu’un observateur. C’est précisément parce que tu n’es pas dans sa classe que tu peux parler aussi légèrement. C’est pareil pour Ayanokôji-shi. Sa position l’oblige à obtenir des résultats pour faire gagner sa classe. Je refuse de croire qu’il accepterait de prendre un risque aussi énorme pour sauver Shiina-shi !

Hirata — Tu refuses de le croire ? Ou tu ne veux pas le croire ?

Kaneda — C…Ce genre de chose…!

Kaneda se remémora les moments passés avec Ayanokôji à la bibliothèque. Cette expression particulière que Shiina ne montrait qu’à Ayanokôji, semblable à d’autres en apparence, mais pourtant totalement différente. Des émotions complexes déferlèrent dans son cœur.

Ryuuen — Si tu veux absolument l’empêcher, alors va la chercher toi-même. Mais avec tes jambes, tu n’arriveras jamais à temps.

Kaneda — Même si je dois sacrifier mon point de protection, je l’empêcherai. Je vais immédiatement réduire mon nombre de jetons à zéro…

Hirata — C’est inutile, Kaneda-kun. Même si tu transférais tous tes jetons, la pénalité que tu subiras serait différente de celle du dernier du classement. Si tu n’arrives même pas à voir cela, c’est bien la preuve que tu manques actuellement de sang-froid.

Dans ce cas, Kaneda serait immédiatement disqualifié et contraint d’attendre sur le bateau. Cela n’aiderait absolument pas Shiina.

Hirata — Même si tu termines l’examen spécial avec un seul jeton, comme Shiina-san, ton OAA reste supérieur au sien. Celle qui serait expulsée resterait Shiina-san. Cela ne changerait absolument rien.

À vrai dire, Hirata ne se souvenait pas précisément des OAA respectifs de Shiina et de Kaneda.

Cependant, il était convaincu que si Kaneda avait réellement eu la possibilité de devenir le sacrifice à sa place de cette manière, Ryuuen ne lui aurait jamais permis d’entendre cette conversation.

C’est sur la base de ce raisonnement qu’il était arrivé à cette conclusion.

Kaneda — Bon sang…!

En cherchant désespérément une solution, Kaneda envisagea un instant de faire baisser le classement du groupe afin de réduire le taux de conservation.

Mais il arriva finalement à la conclusion que, avec seulement un jeton en sa possession, le taux n’aurait de toute façon aucune influence.

À cet instant, Kaneda était incapable de sauver Shiina de l’expulsion.

Hirata — Effectivement, la seule façon de la sauver serait de la rejoindre avant la fin de l’examen spécial et de lui transférer des jetons. C’est précisément parce qu’il le sait que Ryuuen-kun a choisi de révéler cela maintenant.

Hirata — Si Ayanokôji-kun part sauver Shiina, il n’atteindra pas la ligne d’arrivée à temps et son taux tombera à 70%. De plus, s’il lui transfère des jetons, le total détenu par le groupe 3 diminuera également. C’est une stratégie qui permet de faire d’une pierre deux coups.

Le seul élément impossible à contrôler était l’utilisation éventuelle de jetons cachés. Les camarades d’Ayanokôji pouvaient en effet lui en transférer pour le soutenir.

Kaneda — Depuis quand… Depuis quand as-tu décidé d’utiliser Shiina-shi de cette façon ?

Ryuuen — Je préfère ne pas répondre.

Pour Ryuuen aussi, il s’agissait sans aucun doute d’un pari.

C’était lui qui avait lancé la partie, mais le pouvoir d’en décider l’issue avait été placé entre les mains d’Ayanokôji.

Deux possibilités, rien de plus.

Soit Shiina était expulsée.

Soit Ayanokôji perdait.

Kaneda — Si jamais Shiina-shi est réellement expulsée… je ne te le pardonnerai jamais.

Ryuuen — Au lieu de hurler, commence par remplir ton rôle de membre du groupe. Si tu veux faire gagner ta classe, utilise tes jambes et atteins la ligne d’arrivée le plus vite possible.

À présent, c’était la seule chose que Kaneda pouvait faire.

Atteindre la ligne d’arrivée.

Rien d’autre.

Ryuuen — Ah, et si tu veux me frapper… la prochaine fois que tu m’attraperas par le col, utilise ta main gauche.

Un léger sourire aux lèvres, Ryuuen ajouta que les coups portés avec la main dominante étaient plus puissants.

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